You are currently viewing Internet shutdowns : politisation du numérique et atteintes aux droits fondamentaux

Les coupures d’internet sont devenues un outil courant de répression politique. De l’Asie à l’Afrique, en passant par le Moyen-Orient et même l’Europe, des régimes autoritaires comme démocratiques imposent des blackouts numériques, coupant les populations de l’accès à internet ou à des services numériques ciblés, au mépris des droits fondamentaux.

En 2024, année record, 296 coupures ont été recensées dans 54 pays dont 47 se prolongeaient en 2025. Officiellement, ces coupures sont justifiées par la sécurité nationale, l’ordre public ou la lutte contre les fakes news. Mais en réalité, ces mesures visent à instaurer un contrôle politique strict de la population et la censure. Elles violent ainsi la liberté d’expression et le droit à l’information garantis par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Ces faits révèlent la politisation du numérique et l’annihilation des droits fondamentaux qu’elle entraine.

Un phénomène mondial normalisé

Selon les informations publiques, l’Asie demeure l’épicentre des blackouts numériques, avec l’Inde et le Myanmar en tête des pays les plus coupables en 2024. L’Inde a enregistré 84 coupures, majoritairement liées à des manifestations, des tensions communautaires ou des opérations de maintien de l’ordre au Cachemire et à Manipur, malgré son statut de « plus grande démocratie du monde ». Au Myanmar, les restrictions prolongées accompagnent la guerre civile et la répression de la junte, rendant difficile la documentation des violations.

L’Afrique de son côté, est un bon élève sur le sujet. Entre 2016 et 2024, au moins 193 coupures ont eu lieu dans 41 pays, souvent lors d’élections ou de manifestations pacifiques. Au Sénégal, plusieurs coupures récurrentes ont accompagné les crises politiques autour d’Ousmane Sonko, affectant l’accès au travail en ligne, à l’éducation et à l’information sanitaire. Au Togo, l’arrestation du rappeur Aamron en 2025, détenu puis hospitalisé après avoir dénoncé le pouvoir sur TikTok, s’est accompagnée d’un climat de peur numérique et de restrictions informelles : connexions dégradées, autocensure massive, influenceurs muets par crainte pour leur famille. Dans les zones de conflit au Soudan ou en Éthiopie, les coupures plongent des régions entières dans une invisibilité informationnelle qui alimente l’impunité dans les conflits.​

Le Moyen‑Orient illustre le recours aux coupures comme arme de guerre et de contrôle social, avec des interruptions répétées à Gaza pendant les opérations militaires israéliennes et des restrictions drastiques en Iran lors des manifestations « Woman, Life, Freedom ». Enfin, des démocraties dites consolidées rejoignent la liste. En mai 2024, la France a bloqué TikTok en Nouvelle‑Calédonie, dans un contexte d’émeutes liées à une réforme controversée du corps électoral, au motif que l’application servait à organiser les violences et à diffuser de la désinformation. Cette décision, jugée disproportionnée par plusieurs organisations de défense des droits, illustre la tentation croissante de restreindre l’espace numérique au nom de l’ordre public.

Des droits fondamentaux neutralisés

En coupant internet, les États réduisent au silence des millions de personnes. Ils violent la liberté d’expression, le droit de rechercher, de recevoir et de diffuser des informations, ainsi que la liberté de réunion pacifique, organisée via WhatsApp, Telegram ou TikTok.

Les coupures affectent aussi les droits politiques, en empêchant le débat démocratique et l’observation électorale citoyenne. En Inde, les suspensions de réseau pendant des scrutins ou dans des régions contestées entravent la circulation d’informations sur les irrégularités et affaiblissent la possibilité de contestation juridique. Au Sénégal ou au Gabon, les blackouts lors d’épisodes électoraux ou de transitions contestées privent l’opposition de moyens d’organisation et de visibilité, biaisant de facto la participation à la vie publique.

Les impacts économiques et sociaux sont tout aussi graves : e‑commerce, travail indépendant en ligne, mobile money en Afrique ou encore enseignement à distance sont brutalement interrompus. Au Togo, par exemple, après l’arrestation de l’artiste Aamron, les PME et entreprises individuelles ont dû faire face à une paralysie de l’e-commerce.  Des études estiment que ces coupures coûtent chaque année des milliards de dollars à l’économie mondiale, tout en privant les populations de services essentiels comme la télémédecine ou l’accès à des alertes de sécurité. Dans les contextes de conflit comme au Myanmar, au Soudan ou à Gaza, les interruptions compromettent le droit à un recours effectif, en empêchant la collecte et la circulation de preuves numériques.

Des prétextes fallacieux aux effets contre‑productifs

Les gouvernements justifient les shutdowns par la sécurité nationale, la lutte contre les fake news ou la prévention des violences, et, dans certains cas comme en Inde, par des exigences techniques liées aux examens. Pourtant, les rapports internationaux convergent pour considérer que ces mesures sont rarement nécessaires et proportionnées au sens du droit international des droits de l’homme, et qu’elles contreviennent aux obligations issues de l’article 19 de la DUDH et du PIDCP.

Dans les faits, les coupures servent surtout à empêcher l’organisation de l’opposition, à cacher les violences d’État et à contrôler le récit médiatique, comme l’illustrent les cas du Myanmar, de l’Iran ou de plusieurs pays africains. Elles nourrissent la frustration, aggravent souvent les violences après leur levée et sapent la confiance dans les institutions, tout en banalisant l’idée qu’un gouvernement peut, du jour au lendemain, débrancher un droit fondamentalement politique : l’accès à l’espace public numérique.

Sources :

  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/25/francoise-dauce-sociologue-en-russie-les-coupures-d-internet-suscitent-un-mecontentement-manifeste_6659377_3232.html
  2. https://theconversation.com/les-coupures-dinternet-se-multiplient-de-facon-spectaculaire-en-afrique-un-nouveau-livre-explique-pourquoi-272840
  3. https://www.medianama.com/2025/02/223-india-records-84-internet-shutdowns-2024-second-highest-world/
  4. https://politicsrights.com/fr/internet-shutdowns-authoritarian-repression/
  5. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/les-coupures-dinternet-se-multiplient-de-fa%C3%A7on-spectaculaire-en-afrique-malgr%C3%A9-leurs-cons%C3%A9quences-d%C3%A9sastreuses-sur-les-droits-humains-selon-un-nouveau-livre/
  6. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/06/23/togo-liberation-du-rappeur-aamron-voix-critique-envers-le-pouvoir-de-faure-gnassingbe_6615411_3212.html
  7. https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2022/06/internet-shutdowns-un-report-details-dramatic-impact-peoples-lives-and-human
  8. https://www.internetsociety.org/fr/resources/policybriefs/2025/internet-shutdowns/

NB : Image générée par l’intelligence artificielle.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.