You are currently viewing Plus connectés que jamais, mais tout seuls, le vrai visage de nos écrans

Imaginez une soirée ordinaire. Vous êtes dans votre canapé, votre téléphone dans une main, la télécommande dans l’autre. Un message arrive sur une messagerie, puis un autre. Vous répondez, vous likez, vous scrollez. Trois heures plus tard, vous n’avez pas quitté votre appartement, vous avez « parlé » à une dizaine de personnes, et pourtant vous vous sentez seul. Ce moment, des millions de gens le vivent chaque soir. Et c’est exactement ce paradoxe que les chercheurs et les institutions de santé publique tentent aujourd’hui de comprendre.

Il y a quelques années encore, personne n’aurait imaginé qu’être hyperconnecté puisse rimer avec solitude. Pourtant, c’est bien la réalité que révèlent les études les plus récentes.

Une épidémie de solitude, vraiment ?

Le mot peut surprendre, mais il est désormais officiel. En 2023, l’Organisation mondiale de la santé a créé une Commission dédiée au lien social, reconnaissant que la solitude était devenue un enjeu de santé publique à part entière. Son rapport de juin 2025 est sans appel : une personne sur six dans le monde souffre de solitude persistante, avec des conséquences bien réelles sur la santé physique et mentale. Et le plus inquiétant, c’est que ce sont les adolescents qui trinquent le plus. Chez les jeunes de 13 à 17 ans, 20,9 % déclarent une solitude durable, un taux qui grimpe jusqu’à 24 % dans certains pays à faibles revenus.

L’OCDE a enfoncé le clou en octobre 2025 avec un rapport comparatif inédit sur les liens sociaux dans ses pays membres. Verdict : la dégradation est particulièrement marquée chez les jeunes et chez les hommes, et la France ne fait pas figure de bon élève. Plusieurs gouvernements ont d’ailleurs pris la mesure du problème. Le Royaume-Uni, le Japon, l’Allemagne et les pays nordiques ont nommé des responsables dédiés à la lutte contre la solitude. On croirait presque à une blague, et pourtant non.

Où l’IA et les réseaux sociaux entrent en jeu

Alors, à quel moment nos écrans deviennent-ils le problème ? En décembre 2025, l’Anses a publié une expertise détaillant les mécanismes par lesquels l’usage des réseaux sociaux affecte la santé des adolescents. Le sommeil est l’une des premières victimes, et il est lui-même un facteur de risque majeur pour la santé mentale. L’exposition, elle, commence tôt. Très tôt. Une étude récente indique que 67 % des enfants de 8 à 10 ans possèdent déjà un compte sur un réseau social. L’OMS ajoute qu’un adolescent de 11 à 15 ans sur trois reste en contact permanent avec ses amis en ligne.

Faut-il alors accuser les réseaux sociaux en bloc ? Pas si vite. Une revue de la littérature scientifique menée par les chercheurs Légaré et Caron en 2025 apporte une nuance essentielle. Ce n’est pas la présence en ligne qui isole, c’est son intensité et sa qualité. Les personnes qui passent plus de deux heures par jour sur les plateformes sociales déclarent plus souvent un isolement social, même quand leurs échanges numériques sont fréquents. Autrement dit, on peut « parler » à tout le monde toute la journée et se sentir plus seul que jamais. La quantité d’échanges ne rachète pas leur superficialité.

Que disent les chiffres en France ?

L’étude Solitudes, menée chaque année par le Crédoc pour la Fondation de France, confirme cette tendance sur le terrain. En juillet 2025, plus de 3 000 personnes ont été interrogées. Le résultat est frappant : les 18 à 30 ans, génération la plus connectée qui soit, comptent aussi parmi les plus seules. 71 % des moins de 25 ans déclarent se sentir parfois seuls, une proportion qui ne cesse de grimper depuis 2016.

Et pourtant, ce sont bien les liens de proximité qui restent les plus mobilisés au quotidien. Les amis arrivent en tête, cités par 58 % des personnes interrogées, suivis des voisins avec 54 %, devant la famille à 52 %. Preuve, s’il en fallait une, que rien ne remplace vraiment une conversation en chair et en os.

L’étude révèle aussi un effet boule de neige chez les publics fragiles. Les personnes disposant de faibles ressources économiques voient leurs amis de façon plus épisodique, et leur isolement social recoupe bien souvent leur isolement numérique au lieu de le compenser. Un déménagement, la fin des études ou une perte d’emploi restent des portes d’entrée classiques vers la solitude, que les outils numériques ne suffisent jamais vraiment à combler.

Alors, les écrans sont-ils coupables ?

Les chercheurs restent prudents sur ce point, et c’est tout à leur honneur. Les réseaux sociaux ne créent pas la solitude à eux seuls, ils l’amplifient chez des publics déjà fragilisés par des ruptures de réseaux bien réelles, qu’elles soient scolaires, professionnelles, familiales ou de voisinage. La fragmentation des villes, la disparition des commerces de quartier et la difficulté à nouer des liens entre milieux sociaux différents jouent un rôle tout aussi important que la technologie elle-même.

Ce que confirment plusieurs travaux relayés par l’OMS, c’est que le numérique ne pose problème que lorsqu’il remplace la relation humaine directe au lieu de la prolonger. C’est plutôt la manière dont on les laisse, ou non, s’articuler avec une vraie vie sociale hors ligne qui fait toute la différence.

L’IA et les réseaux sociaux ne nous rendront jamais seuls malgré nous. Mais ils pourraient bien nous rendre seuls sans qu’on s’en rende compte.

Sources

https://www.who.int/fr/news/item/30-06-2025-social-connection-linked-to-improved-heath-and-reduced-risk-of-early-death

https://www.who.int/fr/publications/m/item/from-loneliness-to-social-connection-summary/

https://www.nosliens.fr/post/liens-sociaux-et-solitude-le-rapport-choc-de-l-ocde-2025

https://www.pssmfrance.fr/actualites/impact-reseaux-sociaux-sante-mentale-jeunes/

https://www.fondationdefrance.org/fr/les-solitudes-en-france/etude-solitudes-2026

https://www.credoc.fr/publications/etude-solitudes-2025-les-liens-de-proximite-pivots-de-la-sociabilite-rapport

https://www.entourage.social/blog/isolement-social-france-definition-chiffres-solutions-2026

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