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Les travailleurs humains de l’IA : annotation et entraînement des modèles à l’échelle mondiale
De Madagascar à Nairobi, des milliers de personnes participent à l’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle développés par les grandes plateformes technologiques. Leurs conditions de travail et leur statut juridique soulèvent cependant des questions sur l’organisation de cette filière émergente.

Le rôle du travail humain dans les systèmes d’IA
Les systèmes d’intelligence artificielle actuels reposent sur des interventions humaines, et ce, à différentes étapes de leur développement. Derrière des applications comme ChatGPT, les outils de reconnaissance d’image de Google ou les assistants vocaux intégrés à des dispositifs connectés, des travailleurs effectuent des tâches d’annotation, d’étiquetage et de correction de données. Cette activité est concentrée en grande partie dans des pays d’Afrique, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine, où se sont développés des marchés du travail spécialisés dans la production de données d’entraînement. Des chercheurs ont utilisé l’expression « usines de données » pour décrire cette organisation.

Le secteur à Madagascar
À Madagascar, le nombre de personnes impliquées dans l’entraînement de modèles d’IA pour des entreprises technologiques est estimé à environ 100 000. Le salaire minimum légal dans le pays se situe autour de 55 euros par mois. Une partie des travailleurs bénéficie de contrats formels, avec un cadre de travail structuré et une rémunération d’environ 120 euros mensuels. D’autres exercent dans des conditions moins formalisées, avec des revenus pouvant descendre à 1 euro pour trois heures de travail, sans protection sociale, dans le cadre de relations de sous-traitance locales ou internationales.

Les tâches consistent principalement à annoter des images, vérifier des documents, identifier des objets ou trier des contenus destinés à des systèmes de reconnaissance visuelle ou vocale. Certains travailleurs participent également à la supervision à distance de commerces situés à l’étranger via des systèmes de vidéosurveillance.

Des initiatives locales en développement
Parallèlement à ce secteur d’annotation, des développeurs malgaches travaillent à la conception d’applications d’IA répondant à des besoins locaux, notamment dans le domaine agricole (par exemple, des outils de détection de maladies des plantes). Ces projets témoignent d’une appropriation locale des technologies d’IA, orientée vers des usages ancrés dans les réalités économiques et sociales de ces territoires.

L’annotation de contenus sensibles à Nairobi
Au Kenya, des modérateurs employés par Sama, sous-traitant de Meta, procèdent à l’annotation de vidéos captées par les lunettes connectées Ray-Ban Meta. Ces contenus comprennent des scènes relevant de la vie privée, parfois enregistrées dans des espaces intimes, par des utilisateurs dont la caméra était active à leur insu ou sans qu’ils aient pleinement conscience de l’activation de l’enregistrement.

Les conditions générales d’utilisation de Meta mentionnent une possibilité de révision manuelle des données. Des plaintes ont été déposées aux États-Unis pour atteinte à la vie privée, et l’autorité britannique de protection des données (ICO) a ouvert une enquête sur les pratiques de l’entreprise, portant notamment sur le partage de contenus sensibles avec des annotateurs humains.

Organisation et cadre réglementaire
Ces deux situations illustrent une organisation commune : l’externalisation du travail d’annotation vers des pays tiers, dans lesquels les niveaux de rémunération et les cadres de protection sociale diffèrent sensiblement de ceux des pays où les entreprises donneuses d’ordre sont établies.

Sur le plan réglementaire, le RGPD européen encadre les transferts de données personnelles vers des pays tiers, en conditionnant ces transferts à un niveau de protection adéquat. Ni le Kenya ni Madagascar ne disposent aujourd’hui d’une reconnaissance formelle à ce titre. Les législations nationales sur le devoir de vigilance et l’AI Act européen prévoient des obligations de transparence et de responsabilité dans la chaîne de valeur de l’IA, bien que leur application aux travailleurs situés hors de l’Union européenne reste limitée en pratique. À Madagascar, une large part des travailleurs du secteur opérerait sans contrat ni couverture sociale, tandis qu’au Kenya, des clauses de confidentialité contractuelles restreignent la possibilité, pour les travailleurs, de s’exprimer publiquement sur leurs conditions.

L’organisation actuelle du travail d’annotation soulève des questions d’ordre juridique, éthique et social : articulation entre droit du travail, protection des données et obligations de vigilance des entreprises dans des chaînes de production globales ; conditions de travail des annotateurs ; transparence vis-à-vis des utilisateurs finaux quant au traitement de leurs données. Ces questions font l’objet de débats dans les milieux académiques, juridiques et au sein des instances de régulation.

Sources :

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