You are currently viewing ONLYFANS, L’ENVERS DU DÉCOR : AU KENYA, DES JEUNES SOUS-PAYÉS POUR FAIRE VIVRE LA PLATEFORME

Dans les quartiers populaires de Kibera, à Nairobi, une nouvelle forme de travail discret a pris racine. Des jeunes Kenyans, souvent diplômés, mais sans emploi stable, passent leurs journées à animer des conversations intimes sur OnlyFans, la plateforme américaine de contenu pour adultes. Payés à la tâche, invisibles et délocalisés, ces « tchatteurs » incarnent la face cachée de l’économie numérique africaine : précaire, mondialisée et largement ignorée.

De l’informatique à la gestion de comptes OnlyFans

Kevin a étudié l’informatique. Faute d’emploi, il gère désormais une dizaine de comptes OnlyFans pour des créatrices occidentales qu’il n’a jamais rencontrées. Du matin jusqu’à minuit, depuis son petit studio éclairé par la seule lueur de son smartphone, il répond à des messages, simule de l’intimité, vend des abonnements. « À 0,10 dollar le message, ça fait 5 à 10 dollars par jour quand ça tourne bien », raconte-t-il.

Dans un pays où le salaire minimum tourne autour de 200 dollars par mois et où l’inflation grignote chaque shilling, ces revenus irréguliers sont devenus une bouée de sauvetage pour des milliers de jeunes sans perspective.
Une sous-traitance massive et opaque.

Le phénomène s’est accéléré à partir de 2022. OnlyFans, valorisée à 18 milliards de dollars, a massivement externalisé ces tâches vers l’Afrique de l’Est, attirée par des salaires bas et une bonne maîtrise de l’anglais. Des agences comme « Chatters Kenya » et des groupes Telegram recrutent via WhatsApp, sans condition de diplôme : un anglais correct et une connexion internet suffisent.

Selon une enquête de Rest of World (2024), plus de 50 000 Kenyans exerceraient cette activité, générant jusqu’à 100 millions de dollars par an pour la plateforme, dont une part infime leur revient.

« Des robots humains » : la précarité comme condition

La réalité du quotidien est bien moins reluisante que les promesses d’argent facile. Pas de contrat, pas de couverture sociale. Des intermédiaires prélèvent jusqu’à 70 % des commissions. Les algorithmes d’OnlyFans poussent vers des échanges de plus en plus explicites, usant émotionnellement des travailleurs qui n’y étaient pas préparés.

« On est des robots humains, le burn-out est garanti », confie Aisha, 22 ans, ancienne étudiante en commerce. Les coupures de courant fréquentes et les piratages informatiques aggravent encore la situation : un appareil compromis peut effacer des semaines de travail en un instant.

Un vide juridique que le gouvernement refuse de combler

Face à ce phénomène, le gouvernement kenyan reste spectateur. « C’est du travail informel, comme l’ubérisation », minimisait en 2025 le ministère du Travail. Pourtant, des voix commencent à s’élever. La députée Esther Passaris réclame une régulation inspirée du modèle nigérian de lutte contre l’exploitation numérique. L’African Digital Workers Union, syndicat encore embryonnaire, se bat pour l’instauration d’un salaire minimum et de droits de base pour ces travailleurs fantômes.

Ces tchatteurs révèlent un paradoxe que beaucoup préfèrent ignorer : le numérique, qui promettait d’émanciper, reproduit les inégalités Nord-Sud sous une nouvelle forme. Pendant qu’OnlyFans enregistre ses bénéfices à Londres, Kevin rêve toujours d’un vrai poste dans la tech. « On est les nouveaux esclaves du like », lâche-t-il. Au Kenya, la révolution digitale a un goût amer.

(faux prénoms)

 

Sources : 

  • https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/22/au-kenya-les-tchatteurs-d-onlyfans-nouveaux-travailleurs-precaires-du-numerique_6682437_3210.html
  •  https://www.senegal24news.com/actualites/kenya-les-tchatteurs-donlyfans-nouvelles-figures-de-la-precarite-numerique/[senegal24news]
  • https://remoteafrica.io/jobs/vision-vogueonlyfans-chatter1767802778000

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