Dans la récente thèse publiée en mars 2026 du bioéthicien John Lantos sonne l’alarme : The lost aura of the physician in the age of IA.
Selon lui, l’aura mystique et l’autorité morale du professionnel de santé ont bel et bien disparu.
Le recours compulsif à l’IA pour des questions médicales
De nos jours, l’examen clinique devient un protocole accessoire au profit des réponses génératives par intelligence artificielle. Ainsi, l’inquiétude des soignants ne cesse de s’accroître face à un désintérêt marqué vis-à-vis des publications scientifiques, jugées trop complexes au détriment d’une satisfaction quasi immédiate offerte par les algorithmes.
Cette tendance, importée des pays anglophones où la médecine est souvent traitée comme un réel service commercial, heurte de front la tradition française. Aux États-Unis ont introduit le ChatGPT Health pour faire face à la demande collective d’un conseil santé générée par l’IA, et afin de mieux comprendre les examens médicaux et les assurances souscrits protégeant au mieux le patient.
La solution révolutionnaire pour faire face à la pénurie des soignants ?
Thomas Klein, le directeur de la stratégie technologique chez Microsoft, confirme que « l’IA reste encore incroyablement sous-exploitée dans la médecine par rapport à ce qu’elle est capable de faire ». Toutefois, les résultats des réponses générées par Google ( AI Overviews ) demeurent inexacts voire dangereuses comme le démontre une enquête du quotidien britannique « The Guardian ».
Résultat, la compétition s’avère à présent inégale entre les professionnels de santé et les « influenceurs de santé ». Ces derniers incitent constamment les patients à poser leur propre diagnostic, détournant la médecine de sa vocation. L’exemple de la médecine esthétique chez les jeunes est édifiant : les réponses génératives et les vidéos virales montrent un résultat idéal sans jamais révéler « l’envers du décor », à savoir les risques réels et les complications.
Nous sommes face à une inversion des valeurs : l’expérience anecdote d’un influenceur avec beaucoup d’abonnés pèse lourdement plus que des années de recherche clinique. En conséquence, des millions d’utilisateurs achètent inconsciemment des compléments alimentaires, comme par exemple des gummies pour la pousse des cheveux, ne reposant sur aucune donnée scientifique avérée.
Cette marchandisation de la santé ne s’arrête pas qu’aux influenceurs, elle se structure également au niveau institutionnel par l’acquisition des données de santé.
Le projet « Darwin EU » joue sur la souveraineté européenne des données sensibles des français
Dans le cadre juridique, le Conseil d’État vient de valider, le 20 mars 2026 par l’arrêt N°503159, l’hébergement des données de santé chez Microsoft.
Ce projet a objet d’étudier l’incidence et la prévalence des pathologies sur un échantillon de 10 millions de Français. Dans cette optique, les données de santé détenus par l’Assurance maladie (l’âge, le poids, la taille, les maladies contractés et les médicaments prescrits) sont confiés à un centre de données hébergés en France (Health Data Hub) pour une durée de conservation de 3 ans.
Toutefois, cette décision soulève de vives réserves de la part des associations, relevant la souveraineté craignant un risque énorme de transfert des données personnelles vers les États-Unis ( Microsoft Ireland Operations étant une filiale de droit islandais établie aux États-Unis).
Bien que le Conseil d’État a estimé que les garanties contractuelles (telles que les Standard Contractual Clauses) conformes au RGPD, combinées à la localisation des serveurs en France offrant un niveau de protection élevé pour les données sensibles, le risque lié des transferts vers les États-Unis n’est pas totalement écarté. En effet, la barrière contre l’extraterritorialité du droit américain ( notamment le Cloud Act ) peut toujours d’appliquer et contourner ces protections.
Cependant, cette jurisprudence marque une forte tension avec la position protectrice de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). En validant ce partenariat avec Microsoft, le juge administratif français reconnaît implicitement que l’intérêt public de la recherche médicale (le projet Darwin EU ) peut primer sur le risque théorique de transfert de données sensibles des Français. À présent, une partie de la santé publique repose essentiellement sur la capacité technique et juridique d’un géant technologique américain à garantir l’intégrité de notre patrimoine sanitaire face aux injonctions potentielles des autorités américaines.
Conclusion : vers une redéfinition de l’acte médical à l’épreuve de l’intelligence artificielle ?
Nous sommes face à une problématique systémique où l’examen clinique se déclasse au profit d’une marchandisation algorithmique. L’influenceur prend le pas sur le praticien, et l’algorithme choisit des alternatives autres que les publications scientifiques, le tout alimenté par un flux de données de santé dont la maîtrise échappe aux institutions publiques
Si, selon le PDG d’Open AI, Sam Altman, cette IA permettra au grand public de le rendre plus averti pour défendre ces propres intérêts. Cette nouvelle dépendance s’accompagne d’un risque accru de désinformation de la relation médicale. Pour retrouver l »aura » du médecin, le droit devra impérativement réintroduire la notion d’humanité et de responsabilité au cœur de la machine, en garantissant que l’algorithme reste un simple outil numérique.
Sources :
- https://www.lepoint.fr/sante/comment-les-reseaux-sociaux-et-lia-tuent-laura-des-professionnels-de-sante-TJXMRT7X6ZFLXCEXBF7PUGSR6A/
- https://jamanetwork.com/journals/jama/article-abstract/2845756
- https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/societe/32998450645721/comment-chatgpt-s-immisce-dans-la-relation-entre-patients-et-medecins
- https://www.latribune.fr/article/tech/84041921343671/le-conseil-detat-valide-lhebergement-par-microsoft-des-donnees-de-sante-de-10-millions-de-francais
- https://www.conseil-etat.fr/actualites/health-data-hub-le-traitement-automatise-des-donnees-de-sante-autorise-par-la-cnil-est-conforme-au-rgpd
- https://www.lesechos.fr/tech-medias/intelligence-artificielle/chatgpt-sante-open-ai-veut-se-faire-une-place-dans-la-jungle-des-assistants-ia-medicaux-2208446
