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Carl Meus © DR

Pour Carl Meeus, rédacteur en chef du Figaro Magazine, l’IA ne remplacera jamais le journaliste.
Si les algorithmes aident certaines tâches techniques, ils ne peuvent restituer la richesse du contact humain, la spontanéité d’un entretien ou la subtilité d’un angle éditorial.
Face à la prolifération de contenus automatisés, il réaffirme la valeur du reportage, de la vérification et du regard.

 

Juliette Haller : Depuis la publication de sa charte IA, Le Figaro s’interdit toute rédaction automatisée.
La charte précise que « l’ensemble des contenus publiés sur ses supports continuera d’être produit et supervisé par les journalistes des rédactions du Figaro ».
Cette position de principe vise-t-elle avant tout à préserver un lien de confiance avec vos lecteurs, ou traduit-elle une conception plus profonde de la responsabilité journalistique ?

Carl Meeus : La décision de s’interdire toute rédaction automatisée répond principalement aux problèmes liés aux fake news générées potentiellement par l’IA. Dire qu’on ne va pas y recourir est un message envoyé aux lecteurs pour leur expliquer que leur journal aura toujours la même qualité d’informations vérifiées et écrites par des journalistes de terrain.

En Italie, le quotidien Il Foglio a confié pendant un mois la rédaction d’un supplément complet à ChatGPT – quatre pages quotidiennes produites par intelligence artificielle.
L’expérience a montré la rapidité et la capacité d’apprentissage de la machine, mais aussi ses nombreuses erreurs factuelles.
Quel regard portez-vous sur cette expérience ? Illustre-t-elle la valeur irremplaçable du style et du regard humains des journalistes ?

Carl Meeus : Rien ne remplacera jamais le regard d’un journaliste professionnel. Si l’IA peut permettre d’avancer rapidement sur certaines recherches, elle ne soustrait pas le journaliste à des vérifications indispensables. Il y a beaucoup de domaines où l’IA ne pourra pas, voire jamais, remplacer le travail du journaliste : le reportage de terrain, les entretiens, les portraits. Certes l’IA peut écrire des portraits en se fondant sur tout ce qui a été écrit auparavant, mais le sel d’un portrait ce sont les citations soit de la personne concernée, soit de ses proches ou de ses adversaires. Par définition, l’IA ne pourra pas aller interroger ces personnes. Même chose pour les reportages. L’IA ne pourra jamais écrire un reportage vivant avec des témoignages mis en scène. Je pense au reportage que j’ai réalisé sur la rivalité entre le Pyla et le Cap Ferret ou entre Biarritz et Bayonne. Un de mes amis a tenté de faire le même article avec l’IA. Les informations de base étaient là, mais il manquait les témoignages ! Faire parler Benoit Bartherotte, l’IA ne peut pas le faire. Or grâce à lui, à ce qu’il raconte, l’article a plus de saveurs pour le lecteur. Si on avait publié ce qu’avait réalisé l’IA, on aurait déçu le lecteur et à terme c’est un lecteur perdu. L’engagement du journal c’est, outre les informations, d’apporter du plaisir de lecture, de surprendre avec les angles des articles, intéresser grâce aux témoignages. Pour le moment l’IA n’apporte aucune solution dans ce domaine.

Lors de l’expérience italienne, on a observé que plus les instructions étaient précises, plus le texte généré par l’IA gagnait en cohérence.
Le journaliste de demain devra-t-il aussi maîtriser l’art de dialoguer avec l’intelligence artificielle, en devenant en quelque sorte un prompt engineer ?

Carl Meeus : L’IA fait incontestablement des progrès en apprenant de ses erreurs. Mais il lui manquera toujours ce petit plus qui fait qu’un article est jugé passionnant, vivant, intéressant : le contact humain. L’échange entre deux personnes. Le travail du journaliste pour faire parler une source qui est, au départ, réticente. Je pense à mon dernier article sur ces jeunes français juifs qui préfèrent partir en Israël plutôt que rester vivre en France, quitte à faire leur service militaire là-bas. Pour des raisons de sécurité, il a fallu modifier les prénoms, ne pas donner les noms de famille. Autant d’éléments qui ont nécessité une discussion, une négociation avec les intervenants. Par définition l’IA ne pourra pas le faire, ni le raconter, or c’est un élément important à mettre dans l’article puisque ça explique le sentiment d’insécurité de ces jeunes.

Même si la charte IA du Figaro proscrit pour l’instant toute rédaction automatisée, les outils d’intelligence artificielle progressent dans la sphère médiatique.
L’INA, dans sa Cartographie des enjeux et usages de l’IA pour le journalisme 2025, souligne que ces outils peuvent être à la fois « accélérateurs de désinformation » et « opportunités d’innovation ».
L’intégration de l’IA au Figaro Magazine ne pourrait-elle pas être un levier d’innovation éditoriale sous contrôle humain ?
Et dans cette transformation, quelle part du travail restera strictement humaine ?

Carl Meeus : Pour le moment on s’interdit d’utiliser l’IA dans la rédaction des articles pour rassurer le lecteur. Certains journaux commencent à réfléchir à son utilisation pour la correction des articles. C’est une réflexion à avoir, même si l’IA n’est pas encore performante dans ce domaine et qu’il faudra toujours avoir un contrôle humain.

Le partenariat récemment signé entre Le Figaro et la start-up américaine Perplexity vous assure un référencement privilégié au sein de ses recherches IA.
En dehors de cet avantage de visibilité, quelle finalité est poursuivie ?
Est-ce un levier économique, un outil de rayonnement ou une manière d’anticiper les nouveaux usages d’information des plus jeunes générations ?

Certains groupes de presse ont négocié avec OpenAI et Perplexity une rémunération assimilée à des droits voisins, dont une part sera reversée aux journalistes.
Que pensez-vous de cette approche ? Est-ce le bon outil pour valoriser les contenus journalistiques ?

Carl Meeus : Je ne peux pas répondre à ces questions, n’étant pas partie prenante des négociations et du partenariat.

En entrant dans l’écosystème de l’IA par des partenariats comme celui avec Perplexity, Le Figaro participe à la diffusion de contenus vérifiés.
Comment un média peut-il concrètement exercer ce rôle de garde-fou face à la prolifération d’informations erronées générées par les IA ?

Carl Meeus : Le Figaro fait le pari que les lecteurs à moyen et long terme se tourneront vers des journaux qui leur assurent une qualité d’informations. En ne prenant que des photos réalisées par des photographes professionnels, en assurant que les articles sont rédigés par des journalistes professionnels. Le lien de confiance avec le lecteur est une des forces des journaux comme Le Figaro

Sources :
https://mentions-legales.lefigaro
https://larevuedesmedias.ina

An English translation of this interview is available below for our international readers

 

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