La première partie de cette analyse, publiée en Décembre 2025, dévoile le déploiement de l’Intelligence Artificielle (IA) en Amérique Latine. Au Pérou, il y a eu lieu des découvertes archéologiques, au Chili, il y a un projet d’autonomie technologique comme Latam-GPT. Face à cette capacité d’appropriation et de développement technologique, la région doit confronter l’influence normative mise en place par l’Union Européenne (UE), l’AI Act.
À travers le « Brussels effect », la région européenne va étendre ses normes au-delà de ses frontières, influençant les échanges commerciaux avec les pays latino. La puissance normative européenne et la réaction à son influence par des initiatives brésiliennes et par des stratégies d’investissement internationales du commerce transfrontalier définiront un nouveau rôle de coopération entre l’UE et l’Amérique latine.
I. L’AI Act et le déploiement du Droit Numérique Européen
Ce nouveau cadre juridique européen ne se limite pas à organiser le marché intérieur ; il projette une ambition globale. La portée de ce règlement repose sur un mécanisme d’influence stratégique, le Brussels Effect.
A. Le Brussels Effect
Le « Brussels Effect » veut dire que les normes européennes deviennent des normes mondiales presque obligatoires. Avec la mise en place de l’AI Act en août 2024, non seulement les fournisseurs d’IA qui se trouvent dans l’UE seront soumis à son application, mais aussi les utilisateurs des systèmes d’IA d’autres pays hors de l’UE, c’est le cas de l’Amérique du Sud. Par exemple, dans le cas où une plateforme sud-américaine fait un profilage des consommateurs qui peut influencer la décision d’achat ou affecter l’accès au crédit, ce système pourrait être classé « à haut risque » ; alors il devra être aligné aux normes de l’UE et il devra mettre en place une gestion de la qualité, de surveillance humaine et des documentations techniques obligatoires mentionnées dans l’AI Act. C’est aussi le cas de l’obligation de transparence par rapport aux deepfakes, si le contenu publicitaire trompeur d’un site sud-américain cible des produits sur le marché européen. Et la non-conformité peut entraîner des amendes très lourdes, alors la conformité de l’AI Act devient une priorité pour les acteurs latino-américains.
B. Le Brésil et sa régulation pionnière inspirée par le risque
Depuis 2024, les législateurs brésiliens travaillent pour finaliser leur projet de loi pour encadrer l’IA, texte pionnier dans la région et qui intégrerait des nouveautés telles que les droits des créateurs en droit d’auteur ou leur droit de retrait. Pour les droits d’auteur, le projet impose aux développeurs d’IA une obligation de transparence, il s’agit d’un résumé technique du contenu utilisé pour entraîner leurs modèles d’IA. Et pour leur droit de retrait, le projet accordera l’interdiction aux tiers d’utiliser leurs modèles pour l’entraînement purement commercial de l’IA. Ce premier pas vers la régulation de l’IA en Amérique du Sud cherche à renforcer la confiance dans ses services numériques et l’e-commerce transfrontalier, soit avec l’UE, comme avec n’importe quel autre pays.
C. Défis de la conformité pour les plateformes AL
Même si le projet chilien Latam-GPT et l’initiative du projet de réglementation brésilien cherchent à bien positionner l’Amérique latine face à leurs concurrents internationaux, la région fait face à des contraintes importantes, même pour s’aligner aux exigences de l’AI Act. Le FMI précise qu’il existe un retard en l’Amérique du Sud principalement sur quatre domaines pour réussir à faire cette transformation numérique : il s’agit donc de l’infrastructure, du capital humain, des politiques d’innovation et de la réglementation. Les pays sud-américains sont alors confrontés soit au développement de leur propre modèle IA qui répondra le mieux à leurs besoins territoriaux, soit à subir la colonisation numérique de l’UE ou même des États-Unis. Il faut prendre en compte que la non-conformité à l’AI Act entraînera des barrières à l’entrée pour les PME et start-up latino-américaines. C’est une opportunité unique qui réunira la puissance de l’IA et l’énergie renouvelable, qui sont deux sujets qui méritent de se mettre en œuvre aussi dans la région européenne.
II. Implications stratégiques, un levier de coopération et d’investissement international
Au-delà de la régulation, le succès de l’IA en Amérique latine redéfinit les équilibres géopolitiques et économiques. Cette dynamique repose sur des investissements d’envergure qui transforment la région en un pôle d’attraction pour les partenariats mondiaux.
A. L’Argentine et le projet Stargate : collaboration et partenariats globaux
L’Argentine accueillera un projet ambitieux entre deux acteurs globaux, Sur Energy et OpenAI. Il s’agira du premier projet Stargate en Amérique latine, qui positionne le pays du tango comme un leader mondial en IA tout en stimulant la croissance économique de la région sud-américaine. OpenAI et Sur Energy se sont engagés avec ce projet de données ; d’un côté, Sur Energy va s’occuper de développer l’énergie et l’infrastructure cloud nécessaire en veillant à ce que le centre de données soit alimenté par des sources d’énergie sûres et surtout durables. D’un autre côté, OpenAI facilitera l’accès à une nouvelle ère d’IA pour des millions d’Argentins en fournissant tous les outils aux développeurs, qui est un domaine en pleine expansion, afin d’exploiter tout son potentiel. En plus, l’objectif c’est que le système gouvernemental puisse bénéficier des avantages de son utilisation, c’est l’initiative OpenAI for countries qui pourrait au fur et à mesure se transmettre aux autres pays de la région latino-américaine.
B. Vers une harmonisation ou une fragmentation réglementaire
Stargate n’est que le début de cette vague d’infrastructures qui doivent être construites pour développer le traitement de masses de données nécessaires pour toute IA. L’Amérique latine doit non seulement prioriser le côté technique, mais aussi le côté légal ; cela pourrait soit ouvrir les portes aux investisseurs de manière responsable, soit créer de nouvelles barrières qui vont alourdir le commerce.
Tant Bruxelles que la Silicon Valley ont déjà commencé l’expansion de leurs modèles technologiques, et avec la réglementation sur l’AI Act, le « Brussels Effect » est plus inquiétant pour la région. L’Amérique du Sud va-t-elle calquer les lois européennes sans tenir compte de leurs besoins socio-économiques locaux ? Ou va-t-elle développer sa propre gouvernance en IA, sous ses propres termes ?
Si la région opte pour mettre en place une réglementation similaire à celle de l’AI Act mais ancrée dans la réalité de ses pays, cela pourrait renforcer la confiance interne et externe. Le public sera plus encouragé à utiliser une IA latino pour ses différentes démarches (comme le commerce) et en même temps cela attirerait une masse d’investisseurs qui mettront leur capital dans un marché technologique qui offre des garanties et une sécurité légale.
Ouverture à l’innovation rapide ou protection des droits fondamentaux sans freiner la transformation numérique ? Le Brésil reste pionnier en cherchant une réglementation, mais cette question et l’équilibre entre les deux sujets incombent à tous les pays régionaux, qui devront se mettre d’accord le plus tôt possible pour éviter une colonisation réglementaire européenne.
C. Le rôle moteur des entreprises françaises : de la logistique péruvienne à l’innovation chilienne
Cette absence de régulation donne une grande opportunité aux entreprises européennes qui ont déjà l’expertise et le savoir-faire en IA et surtout en régulation, en logistique et en durabilité. Pour la région européenne, la coopération vient avec le partage de l’expertise infrastructurelle, en cherchant la voie de la durabilité ; c’est le cas du groupe français VINCI Highways qui développe sa présence au Pérou grâce à sa filiale « Lima Expresa », donnant d’un côté de la fluidité dans le trafic et dans la logistique du dernier kilomètre avec l’IA ; et d’un autre côté, ils sont devenus la première concession autoroutière neutre en carbone d’Amérique du Sud en 2022. C’est un exemple précis de comment la France a su exporter sa technologie, sa gestion d’infrastructures et ses chaînes logistiques avec le Pérou.
L’initiative chilienne en matière d’IA, propose à long terme un scénario en open source qui cherchera des partenariats pour se développer au-delà de la région sud-américaine. Vu que les entreprises de l’UE sont déjà familiarisées avec la régulation de l’IA, il y aura une masse d’investissements internationaux qui mettront en place leur savoir-faire pour améliorer les infrastructures nécessaires pour le traitement de masses de données indispensables pour une IA, c’est le cas du projet Stargate en Argentine par exemple. Il est envisageable une nouvelle manière de gérer le commerce entre les deux régions, la clé c’est de chercher la coopération plutôt que la domination technologique.
Le chemin a déjà été emprunté par l’Amérique du Sud, elle est résolue à s’approprier cette technologie. Il faut maintenant un point de départ de coopération entre les pays latino pour se mettre d’accord sur la régulation la plus adaptée à leurs besoins en matière d’IA. Le « Brussels Effect » peut imposer une réalité réglementaire étrangère à ces pays si eux ne le font pas d’abord ; et ensuite continuer avec la ligne tracée par l’Argentine dans la construction d’infrastructures capables de traiter les données indispensables pour l’IA. L’UE peut aussi participer en assumant un rôle coopératif, comme certaines entreprises françaises qui le font déjà au Pérou, pour créer un lien de confiance entre les deux régions et cela ne favorisera que la fluidité du commerce transfrontalier donnant plus d’opportunités égales aux citoyens sud-américains et européens.
Sources complémentaires :
https://artificialintelligenceact.eu/
https://openai.com/fr-FR/global-affairs/argentinas-ai-opportunity/
https://www.wbi.be/fr/actualites/comment-brussels-effect-influence-planete-numerique
D’origine péruvienne, je suis titulaire d’une Licence de Droit obtenue au Pérou, ainsi que d’une Licence Administration Économique et Sociale (AES) en France. Actuellement, j’effectue mon M2 AES, spécialité Commerce Électronique, à l’Université de Strasbourg pour l’année universitaire 2025-2026
