Parler aux défunts à l’ère de l’IA : le deuil à l’épreuve du numérique
À l’ère du numérique, l’intelligence artificielle (IA) ouvre des perspectives inédites dans la façon dont les vivants interagissent avec la mémoire des défunts. Des technologies permettent désormais de communiquer avec des avatars numériques d’êtres disparus, soulevant des enjeux juridiques, éthiques et sociaux profonds qui interrogent directement le droit de l’économie numérique.
Panorama des technologies du deuil numérique
Le secteur technologique dédié au deuil, le « grief tech », connaît une expansion notable depuis le début des années 2020. Désormais, plusieurs catégories de technologies coexistent.
Les chatbots constituent la première génération. L’application « Project December », développée par Jason Rohrer, permet d’échanger avec une IA imitant un défunt à partir d’un questionnaire détaillé. Ce dispositif reposant sur la base de modèles de langage avancés (GPT-3), génère des réponses troublantes de familiarité, bien qu’il s’agisse vraisemblablement davantage d’une projection émotionnelle que d’une véritable « résurrection » numérique.
Les avatars vocaux quant à eux reproduisent non seulement le style conversationnel mais également la voix de la personne disparue. Des entreprises comme StoryFile ou HereAfter AI proposent d’enregistrer des vidéos interactives avant le décès, permettant aux proches de « converser » ultérieurement avec le défunt.
Enfin, les reconstitutions en réalité virtuelle représentent le degré le plus avancé. En Corée du Sud, le documentaire « Meeting You » (2020) a montré une mère retrouvant sa fille décédée dans un environnement virtuel. En Chine, certaines entreprises proposent des « réunions familiales » virtuelles avec des défunts modélisés en 3D pour des sommes considérables.
Le cadre juridique : un vide normatif préoccupant
Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) ne traite que partiellement la question des données des personnes décédées. En effet, le considérant 27 précise que le règlement « ne s’applique pas aux données à caractère personnel des personnes décédées », laissant aux États membres la faculté d’adopter des règles spécifiques. Cette absence d’harmonisation européenne crée une fragmentation juridique problématique.
L’approche française avec la loi pour une République numérique de 2016 a introduit l’article 40-1 dans la loi Informatique et Libertés, permettant à toute personne de définir des directives relatives à ses données après son décès. Toutefois, ce cadre présente des limites majeures pour les technologies de deuil numérique. L’absence de directive ne signifie pas consentement à la création d’un avatar, ainsi la question du consentement à des usages non anticipés reste floue, et les directives actuelles visent principalement la suppression ou conservation de données, et non leur exploitation algorithmique.
Le droit français reconnaît encore un droit à l’image et à la voix post-mortem défendable par les héritiers soumis à un préjudice personnel (Cass. 1re civ., 22 octobre 2009, n° 08-10.557). Mais l’application de ces principes aux avatars IA soulève des questions inédites : une simulation constitue-t-elle nécessairement une atteinte si elle est utilisée avec bienveillance ? Comment arbitrer entre héritiers aux souhaits divergents ?
Enjeux éthiques et psychologiques
Traditionnellement, le deuil est un processus de séparation progressive et d’acceptation de l’absence définitive. Les avatars numériques pourraient entraver ce processus en maintenant une présence artificielle qui empêche la résolution du deuil. Plusieurs psychologues cliniciens alertent sur le risque de « deuil prolongé » ou « compliqué ».
Cependant, d’autres spécialistes nuancent. Dans certains cas de deuils traumatiques, un dialogue limité avec un avatar pourrait faciliter l’expression d’émotions non résolues et constituer une étape transitoire vers l’acceptation.
Un enjeu éthique central concerne le consentement post-mortem. Peut-on légitimement créer un avatar d’une personne qui n’a jamais pu se prononcer ? Les données utilisées ont été produites dans un contexte spécifique, et leur réutilisation algorithmique change fondamentalement leur nature. Les avatars IA génèrent des réponses statistiquement probables sans conscience ni intentionnalité réelle et peuvent ainsi produire des énoncés que le défunt n’aurait jamais formulés, voire qui contredisent ses valeurs. Cette « falsification involontaire » constitue-t-elle une atteinte à la dignité du défunt ?
La marchandisation du deuil
Le « grief tech » représente un marché dont la valorisation pourrait atteindre plusieurs milliards de dollars. Les modèles économiques varient : paiement unique, abonnements mensuels pour maintenir l’accès, ou services premium pouvant coûter plusieurs milliers de dollars.
Plusieurs dérives peuvent être anticipées : pratiques commerciales agressives ciblant des personnes vulnérables, exploitation des données émotionnelles révélées lors des interactions, ou pression sociale transformant le non-recours à ces technologies en manque de respect envers le défunt.
Perspectives : vers une régulation nécessaire
Face à ces enjeux, plusieurs pistes méritent d’être explorées. Au niveau européen, une harmonisation des règles relatives aux données post-mortem apparaît nécessaire, avec une directive spécifique traitant des avatars et reconstructions algorithmiques.
Au niveau national, le droit français pourrait évoluer en créant un droit au refus anticipé de toute simulation numérique post-mortem, en imposant un consentement explicite et spécifique du vivant de la personne pour toute création d’avatar, et en établissant un droit de véto des héritiers avec procédure de médiation en cas de désaccord familial.
Conclusion
L’intelligence artificielle bouleverse les mécanismes traditionnels du deuil, créant des opportunités de réconfort émotionnel mais aussi des défis juridiques, éthiques et psychologiques majeurs. Le cadre juridique actuel apparaît largement insuffisant face à ces innovations qui transforment profondément notre rapport à la mort et à la mémoire.
Le droit de l’économie numérique doit impérativement évoluer pour encadrer le « grief tech », en articulant protection des données post-mortem, respect de la dignité humaine, droit des héritiers et régulation économique.
Le deuil à l’ère du numérique invite à un dialogue nécessaire entre technologies, droit, psychologie et humanité pour accompagner respectueusement la mémoire des défunts tout en protégeant les vivants des dérives potentielles d’une marchandisation de l’intimité et de la perte.
Sources :
https://www.futura-sciences.com
