L’IA impacte notre société à bien des niveaux mais le domaine où son influence préoccupe le plus l’opinion publique est sans conteste, le secteur de l’emploi. Régulièrement des études nous fournissent des listes de métiers amenés à disparaître prochainement sans doute dans une volonté de sensationnalisme. Mais au fond, qu’en est-il réellement ? En cela, le métier de traducteur cité en première position de ceux menacés de disparition par les études de Microsoft est l’exemple idéal pour comprendre la complexité du sujet.
En effet pas plus tard qu’en juillet dernier Microsoft a révélé dans son étude consacrée à l’usage professionnel des IA que le métier de traducteur figurait en tête de liste des métiers les plus impactés par l’IA. Ce constat posé il convient tout de même d’expliquer que l’étude repose sur une analyse des usages de Copilot, son outil d’IA générative afin de dégager par métier un score d’applicabilité de l’IA prenant en compte trois critères :
- la fréquence d’utilisation de l’IA
- son taux de réussite
- l’ampleur de l’aide apportée
Au final ces éléments nous aident peu à saisir quelle pourrait être la réalité de demain de ce métier.
Bien évidemment, les traducteurs ont d’ores et déjà pour certains intégré l’aide précieuse que pouvait leur apporter ce nouvel outil. Il n’est donc pas étonnant que les requêtes adressées aux IA soient fréquemment d’ordre linguistique dans un contexte de traduction. Tout traducteur même expérimenté a déjà buté sur les fameux intraduisibles linguistiques. Ces mots ou expressions qui ne peuvent pas faire l’objet d’une traduction littérale mais doivent être repensés pour restituer pleinement leur sens. L’IA devient alors cet allié indispensable pour énumérer toutes les possibilités offertes par la langue de traduction permettant un gain de temps considérable.
Malheureusement cet aspect n’aura pas échappé non plus aux éditeurs les plus soucieux d’améliorer leur rentabilité. Si jusqu’à récemment, l’utilisation des IA se cantonnait à des recherches individuelles d’amélioration de l’expression car leur confier un texte en totalité se révélait souvent peu exploitable, ce n’est désormais plus le cas grâce à des outils de plus en plus performants. Une entreprise italienne nommée Translated et leader mondial du secteur, se distingue à ce sujet car elle a su combiner l’IA avec la créativité humaine. Son expertise technologique est renforcée par une collaboration étroite avec 100 000 traducteurs professionnels générant une collection de données de 25 millions de traductions du monde réel mise à disposition de son tout dernier modèle dénommé Lara. Celui-ci est ainsi capable de justifier l’emploi d’un mot plutôt qu’un autre, d’appréhender le contexte et d’éviter ainsi la traduction mot à mot.
Au vu de ces performances, la tentation est grande de se passer de l’être humain. Si en France la ligne n’a pas été franchie d’autres pays n’ont pas hésité à s’affranchir de toute considération éthique. Cependant le bilan est mitigé. La maison d’édition VBK aux Pays-Bas qui s’était lancée dans cette expérimentation a dû faire machine arrière car les lecteurs ne se sont pas montrés enthousiastes des résultats. Une société suédoise a quant à elle mis au point une solution intermédiaire à mi-chemin entre traduction automatique et supervision humaine. L’objectif affiché est d’ordre économique puisqu’il s’agit de réduire le temps de traduction. D’ailleurs les traducteurs qui ont travaillé pour cette société ont indiqué avoir été soumis eux-mêmes à des cadences soutenues. La qualité de la traduction est reléguée au second plan.
Si l’on peut regretter cette tendance à l’appauvrissement du texte, elle semble être durable. Désormais les études de traducteur orientent leurs étudiants dans cette perspective en leur proposant des masters spécialisés dans la post-édition. Leur créativité se résumera à reprendre les textes générés par les IA afin de les améliorer en leur rendant un aspect plus humain. L’étude sur l’évolution des métiers produite par Open AI confirme ce point de vue. La société à l’origine de l’IA générative Chat-GPT n’envisage pas la disparition du métier de traducteur mais bien sa profonde transformation. Le traducteur sera le garant du caractère humain du texte créé par l’IA auquel il pourra également ajouter l’ancrage culturel qui lui fera défaut. Petite lueur d’espoir tout de même, Open AI estime que des traductions spécifiques dans les domaines juridiques et littéraires ne pourront pas être automatisées.
C’est d’ailleurs sur ce versant que les traducteurs comptent défendre leur profession. Les traductions techniques par leur caractère pratique sont plus à risque de subir une automatisation car la valeur ajoutée du travail intellectuel humain est moins perceptible. En revanche, tous les textes littéraires dont la qualité dépend de la nuance de la traduction constituent un argument majeur en faveur du maintien de cette profession. Les réflexions émergent pour valoriser la créativité humaine et son gage de qualité. Une maison d’édition française Librinova en partenariat avec la société Création Humaine a créé en mai 2023 un label Création Humaine qui garantit le caractère humain d’un ouvrage. D’autres éditeurs misent sur une valorisation de leurs traducteurs en affichant leur nom sur la couverture. Enfin certains vont jusqu’à faire signer à leurs traducteurs un contrat leur interdisant d’utiliser l’IA afin de garantir à leurs lecteurs une qualité de texte et en faire un argument de vente. Depuis 2024, les associations professionnelles encouragent également les traducteurs à insérer dans leur contrat de traduction une clause d’opt-out. Ainsi leurs œuvres ne pourront pas être utilisées à des fins d’entraînement des IA.
En définitive l’impact des IA génératives n’est pas inéluctable. Elles ne sont pas des rouleaux compresseurs face auxquels nous ne pourrions qu’abdiquer. En revanche elles nous forcent à nous interroger sur le sens de nos métiers et de quelle façon nous pouvons les rendre indispensables. Il s’agit de reprendre le pouvoir et pourquoi pas à l’image de certains traducteurs audacieux de les utiliser comme outils de jeux poétiques en les transformant en espace de dialogue entre les textes pour aboutir à des créations originales et pleines de fantaisie.
Sources :
https://openai.com/index/gpts-are-gpts/
https://www.creationhumaine.fr/
