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A travers notre navigation sur le web, nous laissons beaucoup d’informations personnelles sur notre passage, sans forcément nous rendre compte de la valeur qu’elles peuvent avoir.

L’ultra-captation des données

Inès Léonarduzzi décrit dans son ouvrage Réparer le futur le déséquilibre social qui existe dans le monde d’internet. Ainsi, on retrouve d’un côté Mark Zuckerberg et Jeff Bezos qui se sont enrichis de 25 et près de 150 milliards de dollars respectivement entre mars et mai 2020 (début de la pandémie de Covid-19) et de l’autre, des millions de travailleurs qui perdaient leurs sources de revenus. L’injustice repose dans ce qui constitue cette richesse : les données personnelles des utilisateurs de leurs services. Les géants du web font fortune en s’appropriant, en contrôlant et en exploitant ces informations. Android, Chrome, Gmail et YouTube concentrent les données d’au moins un milliard d’individus chacun et sont tous des produits de Google. En recoupant toutes ces données, Google est capable de dresser un profil très précis de ses utilisateurs. De la même manière, Facebook englobe aussi Instagram, Messenger et WhatsApp, des applications qui comptent 2,47 milliards d’utilisateurs quotidiens.

Valorisation des données par des groupes privés

Selon le rapport sur la patrimonialité des données numérique de Génération Libre, Facebook engrange 32 euros de revenus publicitaires par an et pour chaque utilisateur européen[1].

L’exemple des tests ADN à domicile illustre bien cette question de valorisation des données personnelles. Des sites comme 23andMe, Circle DNA, Ancestry ou My Heritage offrent un service de séquençage et d’analyse de votre ADN pour des prix qui peuvent sembler raisonnables (la formule de base pour 23andMe, site le plus populaire, est à 99 dollars). Toutefois, sous réserve du consentement du client, ces données génétiques peuvent être utilisées pour de la recherche médicale conduite par 23andMe mais également être vendues à des tiers comme Pfizer (Pfizer Archives – 23andMe Blog). En somme, 23andMe est payé par le particulier pour le séquençage de l’ADN et par un tiers pour l’anonymisation et l’organisation de ces données. En fait, le particulier produit plus de valeur que le site mais ne s’en rend pas compte. C’est pourquoi certains sites comme DNAsimple servent d’intermédiaires entre des volontaires et des laboratoires de recherche. Ils les mettent en lien, anonymisent les données génétiques et rémunèrent les volontaires[2]. De la même manière, Embleema « veut redonner aux patients le contrôle sur leurs données médicales pour accélérer le lancement de nouveaux traitements » (Embleema lève 3,3 millions pour sa place de marché des données de santé | Les Echos). Weward vous fait gagner de l’argent en échange de vos données de géolocalisation. En redistribuant les richesses générées, on semble aller vers un modèle plus équitable.

La nécessité d’un « revenu universel de la donnée » ?

Léonarduzzi avertit tout de même d’une nouvelle injustice qui risque d’apparaître. Si les données personnelles se patrimonialisaient, les plus riches auraient les moyens de les protéger alors que les moins riches seraient contraints de les vendre. C’est pourquoi, elle parle plutôt d’un « revenu universel de la donnée » : une même somme attribuée à tous ceux qui auraient généré des données, et donc virtuellement tout le monde. Lors d’une rencontre entre Harari et Gaspard Koenig, la question d’un revenu universel a été débattue. Sous forme de crédit d’impôt pour Koenig, Harari est plutôt contre. Il imagine plutôt la création de syndicats de propriétaires de data qui négocieraient avec les géants du web.

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Souveraineté citoyenne de la donnée

Généralement, on parle de souveraineté numérique en droit international public pour parler du pouvoir et du contrôle d’un État dans les domaines de la technologie et de l’informatique. Un État souverain doit pouvoir maîtriser entièrement l’usage de ses technologies, de ses communications et ne doit pas dépendre d’un autre Etat ou entité privée. Ines Leonarduzzi calque cette notion et l’applique aux citoyens concernant leurs données. Être souverain de ses données impliquerait de pouvoir choisir quelle donnée céder, savoir à qui elle est cédée, avec quelle finalité, pour combien d’argent, etc. Génération Libre milite pour un droit de propriété sur les données personnelles, qui seraient stockées dans un portefeuille virtuel et qu’on choisirait de vendre, de donner ou dont on refuserait simplement l’accès à un site donné.

Et maintenant ?

Brittany Kaiser, ancienne employée de Cambridge Analytica (suivie par le documentaire The Great Hack), parle de réappropriation de données. Le combat de sa fondation Own Your Data est la reconnaissance des données personnelles et de leur propriété comme droits de l’individu.

Data For Good est une communauté de data scientists, de data analysts et de développeurs qui décident bénévolement de mettre leurs compétences techniques au service de projets à impact social. Un de leurs projets est un « serment d’Hippocrate pour toute personne travaillant avec la donnée ». Il prend la forme d’une charte éthique qui dépasse le cadre législatif existant et pose des principes et des lignes directrices quant à l’utilisation de données et de l’intelligence artificielle. (batch4_data_manifesto/serment.md at master · dataforgoodfr/batch4_data_manifesto · GitHub)

Avant ces changements structurels qui risquent de prendre du temps, il est possible, individuellement, de laisser moins d’informations et de données personnelles pendant notre navigation sur internet. L’année dernière, un très grand nombre de personnes s’étaient tournées vers Signal, application de messagerie instantanée cryptée, au détriment du leader Whatsapp. Niveau réseau social, Mastodon peut être une alternative aux géants ultra-connus. C’est un réseau social non-commercial, qui n’héberge pas de publicité et est en open-source. Quant aux moteurs de recherche, Qwant ou Duckduckgo s’engagent à préserver la vie privée de ses utilisateurs et ne stockent pas d’information personnelle. (pour d’autres conseils : Les conseils du Chaos Computer Club pour naviguer en toute discrétion sur Internet (courrierinternational.com))

Références :

Vendre ses données personnelles : un business controversé | Les Echos Start

https://www.generationlibre.eu/aux-data-citoyens/

Get Paid for Your DNA. The secrets in your genes may be worth… | by Kat McGowan | NEO.LIFE | Medium

Revenu universel : Koenig vs Harari – GenerationLibre ; Propriété des données personnelles : Koenig & Harari – GenerationLibre ; Patrimonialité des données numériques – GenerationLibre

Réparer le futur, I. Léonarduzzi, Editions de l’Observatoire, 2021

[1] Vendre ses données personnelles : un business controversé | Les Echos Star