Si les interrogations sont nombreuses concernant cette nouvelle technologie, son impact sur les émotions humaines n’a guère fait l’objet d’études jusqu’à présent.
Or notre vie quotidienne est de plus en plus soumise à des algorithmes ne serait-ce que par l’usage intensif des réseaux sociaux. Ces derniers ont vocation à nous retenir le plus longtemps possible sur leur application et quoi de mieux que de susciter des émotions fortes pour encourager l’engagement et maximiser le temps passé. Mais au-delà de cette technique de sélection des contenus à fort potentiel émotionnel, il y a désormais tout un panel d’outils pour créer des émotions sur-mesure. Ces émotions artificielles utilisées dans des interactions avec les individus contribuent à façonner de nouvelles règles sociales dans les échanges.
Les algorithmes de recommandation qui semblent inoffensifs et uniquement destinés à satisfaire les utilisateurs, jouent un rôle prépondérant dans les opinions des individus en stimulant positivement ou négativement leurs émotions. En effet, une expérience publiée dans la revue Science en novembre 2025, réalisée sur des individus de deux bords politiques opposés, met en lumière l’impact des contenus visionnés sur les utilisateurs. Selon le degré de bienveillance des propos, ils font naître une plus ou moins grande empathie pour le camp adverse. A aucun moment les utilisateurs n’ont été conscients d’avoir été manipulés dans leur jugement.
Peu à peu les individus se sont accoutumés à dialoguer avec une machine au point de ne plus percevoir son influence comme si son recours ne procédait que d’un simple continuum entre l’homme et la technologie.
Désormais l’essor de l’intelligence artificielle permet d’envisager de modifier les voix en direct. Cette possibilité ne relève pas de la science-fiction mais bien d’un projet réel faisant l’objet d’une commercialisation. En effet une société japonaise propose dès à présent un logiciel qui permet de changer les intonations des clients pour enlever toutes véhémences dans l’énonciation afin de préserver les téléopérateurs durant les appels. On peut aussi envisager qu’un filtre soit appliqué pour rendre des visages souriants en visioconférence pour l’agrément des participants.
L’existence d’un masque social n’est pas un fait nouveau, il constitue même un préalable pour une bonne intégration en société mais il existe maintenant son équivalent technologique. On pourrait s’en satisfaire en se disant qu’il n’y aura plus besoin de faire d’effort personnel sur son attitude puisque la technologie pourra remédier à nos humeurs. Mais c’est nier le fait que l’expression et le ressenti vont de pairs. L’expérience connue sous le nom de « paradigme de vocal feedback » a montré que des participants à une expérience de modification vocale ont intégré comme étant leur, une émotion qui avait été programmée informatiquement.
Ce qui est ici en jeu c’est la capacité des technologies à façonner l’être humain ou anthropotechnie. C’est une transformation en profondeur en raison de la plasticité du cerveau, les émotions ne sont pas innées mais bien acquises par le biais de la socialisation. Or si ce sont les machines qui fabriquent nos émotions, elles deviendront aussi la référence en matière d’acceptabilité des expressions ou de leur rejet. Les technologies n’étant pas neutres, on peut y voir une volonté de lissage progressif de notre psychisme au profit d’une uniformisation de la pensée sous domination d’un modèle culturel nord-américain. Elles redéfinissent petit à petit nos valeurs, notre perception du monde, des autres et de nous-mêmes.
Les intelligences artificielles, en raison de leur fonctionnement probabiliste, ne sont en mesure que de fournir des expressions émotionnelles artificielles standardisées qui rendront les échanges humains beaucoup moins riches. Ainsi un enfant qui grandira avec des outils d’IA génératives émotionnelles n’aura pas à disposition un environnement suffisamment stimulant pour parfaire son développement.
Outre le contrôle que ces technologies exerceront sur l’expression de nos émotions, elles constitueront la nouvelle norme à l’œuvre dans les relations sociales. C’est une crainte qui est déjà présente chez certains individus qui loin d’imaginer être remplacés par la machine envisagent au contraire devoir à leur tour devenir « automatisables », c’est-à-dire capables de délaisser leur sensibilité pour n’agir qu’avec raison.
Sources :
Nos émotions sont-elles en train de devenir algorithmiques ? par Thierry Taboy, Les Echos du mardi 17 mars 2026
Extraits du livre « Notre cerveau sous influence. Comment les IA génératives modèlent nos émotions et façonnent nos sociétés », Nadia Guerouaou, Editions Eyrolles, février 2026
