Imaginez ceci : votre grand-père a quitté ce monde depuis trois ans. Un dimanche matin, votre téléphone sonne ; c’est la voix familière de votre grand-père : « Couvre-toi bien, il fait frais. » Vous restez figé — ce n’est pas un phénomène surnaturel, mais bien son double numérique. Ce “grand-père virtuel”, animé par l’intelligence artificielle, a été nourri de ses e-mails, de ses enregistrements audio, de ses vidéos et de ses publications sur les réseaux sociaux. Il peut imiter son ton de voix, sa façon de penser et même son sens de l’humour, discuter avec vous de souvenirs passés ou répondre à vos petites préoccupations quotidiennes. Cela ressemble à un scénario de film de science-fiction, mais c’est en train de devenir une réalité.
Ce que l’on appelle « double numérique » désigne un avatar virtuel fondé sur des technologies d’intelligence artificielle, capable de reproduire avec une grande fidélité la voix, les expressions, le style linguistique et même les habitudes de pensée d’une personne. Sa création repose sur la combinaison de plusieurs technologies : le clonage vocal, qui peut générer en quelques minutes d’enregistrement un modèle de voix presque identique à l’original ; la synthèse vidéo, qui permet de recréer les expressions faciales, les mouvements des lèvres et les gestes d’une personne décédée ; et la base de données mémorielles, qui intègre les conversations, les photos, les vidéos et les textes afin de constituer une archive numérique mêlant connaissances et émotions. Aujourd’hui, des entreprises comme HereAfter AI ou Replika proposent déjà des services permettant de « dialoguer » avec un proche disparu, transformant les souvenirs d’images ou de vidéos statiques en une présence avec laquelle on peut interagir.
À mesure que la technologie mûrit, les doubles numériques sont en train de donner naissance à un tout nouveau domaine commercial — « l’économie de l’immortalité ».Ce modèle économique, qui prend pour argument de vente la prolongation du lien émotionnel entre les personnes, développe progressivement des formules commerciales diversifiées.Par exemple, des services d’accompagnement virtuel par abonnement permettent aux utilisateurs de payer chaque mois pour échanger avec un proche numérisé ;des mémoriaux virtuels immersifs recréent, grâce à la réalité virtuelle, les scènes de vie du défunt ;et des services de gestion d’héritage numérique conservent, organisent et transmettent les actifs digitaux des clients, y compris des photos, des vidéos et des comptes sur les réseaux sociaux.La tendance mondiale au vieillissement de la population et le besoin croissant de préserver les souvenirs font que ce secteur pourrait devenir, dans les prochaines années, un marché de grande envergure.
Cependant, les doubles numériques soulèvent également de nouvelles controverses éthiques et sociétales. La première concerne la propriété des données : les actifs numériques d’une personne décédée appartiennent-ils à la famille, à la plateforme ou à l’héritier désigné par testament ? La seconde touche à la santé mentale : une interaction prolongée avec un double numérique peut maintenir les proches dans un état de déni, prolongeant ainsi le processus de deuil. Sur le plan juridique, l’application du Règlement général sur la protection des données (RGPD) et du “droit à l’oubli” aux personnes décédées demeure une question non résolue. Ces enjeux montrent que le développement de « l’économie de l’immortalité » ne repose pas uniquement sur la technologie, mais exige également un encadrement institutionnel et éthique.
Les doubles numériques permettent aux souvenirs de dépasser les limites physiques de la vie, mais brouillent aussi la frontière entre la vie et la mort. Lorsque la mémoire peut être stockée, clonée, voire commercialisée, il nous faut non seulement la technologie, mais aussi une préparation psychologique et un consensus sociétal. Peut-être que la véritable question n’est pas de savoir s’il est possible de rendre un proche immortel, mais s’il est souhaitable de le faire.
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