You are currently viewing Entretien avec GRÉGORY MAUBON – Partie 3 : Régulation, Futur et Vision Stratégique
Photo mise à disposition par la personne interrogée

Quel rôle les pouvoirs publics et les régulateurs devraient-ils jouer dans l’encadrement de ces usages ?

La protection des données personnelles et de la vie privée est évidemment la responsabilité fondamentale des pouvoirs publics et des régulateurs. Cependant, il faut éviter une erreur majeure : vouloir créer une régulation spécifique aux seules technologies immersives.

La question de la donnée personnelle ne date pas de la réalité virtuelle ou augmentée. Elle s’est posée avec l’émergence d’Internet, du e-commerce et de la collecte massive opérée par les grandes plateformes. Dans tous les cas, l’enjeu des régulateurs reste le même : trouver le juste équilibre entre l’exploitation légitime de données utiles pour personnaliser un service et la protection absolue de l’intimité de l’utilisateur.

Certes, l’immersif augmente la sensibilité de ces flux. Pour donner un exemple concret : en analysant simplement les micro-mouvements de la tête captés par un casque de réalité virtuelle lors d’une session de formation, des algorithmes peuvent déduire des informations médicales d’une précision inouïe, comme des traumatismes ou des signes précurseurs de maladies. Si ces données brutes étaient collectées sans contrôle et transmises à des tiers, éditeurs de logiciels, mutuelles ou assurances santé, une personne pourrait se retrouver classée comme « non assurable » à son insu.

C’est un risque considérable, mais il s’inscrit dans le cadre plus large de la gouvernance globale de la donnée numérique. Faut-il pour autant une loi spécifique à l’immersif ? À mon avis, non. Imposer une législation ad hoc engendrerait des lourdeurs et des contraintes administratives supplémentaires, qui serviraient davantage à brider l’innovation et à pénaliser nos acteurs nationaux qu’à protéger réellement les citoyens. Le rôle du régulateur est d’appliquer fermement les principes généraux de protection des données déjà existants, sans créer de régimes d’exception inutiles.

Comment l’intelligence artificielle et les technologies immersives vont-elles se compléter dans les prochaines années ?

Pour être pragmatique, l’intelligence artificielle et les technologies immersives se complètent déjà aujourd’hui. On peut identifier deux grands domaines où ces technologies travaillent de concert et s’enrichissent mutuellement.

Le premier concerne la création de contenu. Dans la plupart des projets immersifs, la production de contenu est l’étape la plus complexe, la plus chronophage et la plus coûteuse. Aujourd’hui, l’IA permet de générer bien plus simplement des environnements virtuels, d’éditer des objets en 3D ou d’élaborer des scénarios et des trames narratives. En réduisant drastiquement les coûts et la complexité de fabrication, l’IA démocratise ces technologies et met la création d’expériences à la portée d’un public bien plus large.

La seconde synergie majeure réside dans l’interface et sa personnalisation en temps réel. L’IA peut traduire ce que voit l’utilisateur, interpréter son environnement et lui expliquer la situation, notamment par la parole, ce qui rend l’interface extrêmement naturelle. De plus, en captant certains signaux de l’utilisateur, la direction de son regard, sa posture, ou même son niveau de stress, l’expérience devient dynamique et s’adapte à l’humain.

Les applications pratiques sont immédiates : dans le cadre d’une formation, si l’IA détecte que le scénario devient trop complexe pour l’apprenant, elle peut adapter légèrement l’exercice pour le simplifier et lui permettre de poursuivre son apprentissage. De même, lors de la visite d’un musée, si un visiteur regarde fixement un élément en exprimant un doute, l’IA comprend la situation, ajuste l’interface et génère le contenu explicatif adéquat pour le guider vers l’étape suivante.

C’est précisément cette complémentarité, l’IA apportant l’analyse et la génération, l’immersif offrant l’interface et l’interaction, qui permettra à ces deux technologies de fusionner et de devenir bien plus puissantes ensemble que séparément.

À quoi pourrait ressembler l’expérience immersive du citoyen dans cinq à dix ans ?

Faire de la prospective à 5 ou 10 ans est un exercice voué à l’échec. Les cycles technologiques sont extrêmement courts, et l’accélération portée par l’intelligence artificielle montre que les usages peuvent se déployer bien plus vite qu’on ne l’anticipe. Pour esquisser des tendances crédibles, il faut observer les dernières années et distinguer la réalité virtuelle de la réalité augmentée.

Du côté de la réalité virtuelle, le constat est clair : malgré d’immenses efforts industriels, menés notamment par Meta, pour introduire les casques au cœur des foyers, le déploiement grand public reste décevant. En dehors de cas d’usage très précis, la formation, le jeu vidéo spécialisé ou des expériences immersives collectives dans des musées et spectacles, la plupart des gens ne voient pas l’intérêt d’investir dans un casque individuel. Il est donc probable qu’à terme, les casques de VR grand public disparaissent progressivement de l’environnement domestique.

Pour la réalité augmentée, le scénario est très différent. Depuis deux ou trois ans, nous voyons émerger de nombreux modèles de lunettes connectées. Celles-ci se miniaturisent rapidement et se rapprochent du design des montures classiques. Si cette dynamique se poursuit, nous aurons d’ici 5 à 10 ans des lunettes connectées indistinguables de lunettes de vue ordinaires, intégrant la réalité augmentée dans notre quotidien.

Cependant, la véritable inconnue reste l’émergence d’usages réellement utiles. Pour que le grand public adopte ces lunettes, au-delà de l’effet de mode ou de la puissance de la marque, il faudra une valeur ajoutée décisive par rapport au smartphone. L’élément déclencheur sera-t-il une assistance IA omniprésente, une sorte de « Jiminy Cricket » capable de traduire en temps réel, de nous guider ou de jouer le rôle de secrétaire personnel ? Ou s’agira-t-il d’expériences visuelles nouvelles, comme la superposition de magasins virtuels dans la rue ou la visite de musées éphémères ? Aujourd’hui, je l’avoue, je n’ai pas la réponse.

Tout l’enjeu des années à venir sera d’identifier les usages qui ne pourront exister qu’à travers des lunettes. C’est à cette seule condition que les utilisateurs accepteront de changer d’équipement.

Considérez-vous que la législation actuellement en vigueur constitue un frein au développement des technologies immersives ou un cadre favorable ?

Je ne pense pas que la législation soit un frein en soi. Le cadre européen, notamment avec le RGPD et, plus récemment, les réflexions autour de l’AI Act ou du Data Act, pose des principes de protection et de transparence fondamentaux. La vraie difficulté ne vient pas de l’existence de ces textes, mais de la manière dont ils sont appliqués et interprétés.

Vouloir sur-réglementer spécifiquement l’immersif par crainte de l’inconnu serait une erreur qui pénaliserait nos entreprises face à la concurrence. À l’inverse, ignorer la sensibilité des données captées serait irresponsable.

Quel message aimeriez-vous transmettre aux étudiants qui s’intéressent à l’avenir du numérique et de l’innovation ?

Mon conseil, c’est d’apprendre à ne pas se contenter de suivre les modes. Dans le numérique, les effets de mode sont permanents et cycliques : une découverte ou un saut technologique ouvre des possibles immenses, suscite une effervescence médiatique, puis le phénomène s’épuise et réémerge sous une autre forme quelques années plus tard.

Pour dépasser ces engouements éphémères, la clé réside, à mon avis, dans la curiosité et la culture scientifique. Être curieux, c’est chercher à comprendre comment fonctionnent réellement les choses. Aujourd’hui, nous avons la chance d’accéder instantanément à une masse infinie d’informations, notamment grâce à l’IA. Mais il ne faut pas confondre information et connaissance. L’information est immédiate ; la connaissance, elle, exige de la patience, de la rigueur et du temps long.

Le grand risque de l’effervescence actuelle, c’est que l’actualité chasse l’actualité si vite que l’on oublie de se poser la seule question qui compte : en matière d’innovation, il y a un principe fondamental à garder en tête : la seule chose qui importe, c’est le problème que l’on résout et le besoin concret auquel on répond.

Y a-t-il un point que nous n’avons pas abordé et que vous souhaiteriez mettre en avant ?

S’il y a un sujet qui dépasse les seules technologies immersives pour embrasser l’ensemble du numérique, c’est bien la question du « pourquoi ». Jusqu’à présent, le critère classique de l’innovation consistait à vérifier qu’une technologie répondait à un besoin concret. Mais dans l’évolution du monde actuel, cette approche ne suffit plus.

Dans un contexte où la sobriété numérique, la gestion des consommations et la rareté des ressources deviennent centrales, il ne s’agit plus seulement de savoir si un outil peut répondre à un besoin, mais s’il est pertinent de l’utiliser au regard d’autres priorités sociétales et environnementales.

Cette même question de la pertinence touche directement la souveraineté numérique. Est-il pertinent de confier nos usages, nos données et nos infrastructures à des solutions que nous ne contrôlons pas, régies par des États ou des entreprises ayant des intérêts divergents des nôtres ?

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