You are currently viewing Entretien avec GRÉGORY MAUBON – Partie 2 : Bénéfices, Risques et Transformation des Interactions Sociales
Photo mise à disposition par la personne interrogée

Quels bénéfices observez-vous pour les utilisateurs dans leur vie quotidienne ?

Pour identifier les bénéfices les plus tangibles dans la vie quotidienne, il faut se tourner vers l’essayage et la projection virtuels. C’est dans ce domaine que la valeur ajoutée de la réalité augmentée est aujourd’hui la mieux comprise par le grand public. Tester une paire de lunettes, du maquillage ou vérifier si un canapé s’intègre parfaitement dans son salon apporte une réponse immédiate à une hésitation. Cela évite les erreurs d’achat et les démarches fastidieuses de retour de colis, ce qui constitue un bénéfice concret tant pour l’acheteur que pour le vendeur, qui optimise ainsi sa logistique.

Il faut cependant garder une forme de lucidité : pourrions-nous nous passer de ces technologies au quotidien ? Probablement. On peut toujours mesurer son salon avec un mètre ruban traditionnel, mais visualiser directement l’objet à l’échelle et valider son rendu dans son environnement apporte un niveau de confort et de certitude bien supérieur. L’immersif ne s’impose pas comme une nécessité vitale, mais comme un outil qui simplifie notablement des actions ordinaires.

Un autre bénéfice quotidien réside dans le guidage et l’assistance pratique. Pouvoir réparer sa machine à café ou un appareil domestique en suivant des instructions superposées en réalité augmentée transforme un manuel d’utilisation souvent obscur en un accompagnement pas à pas très intuitif. L’information utile vient se placer directement là où l’action s’effectue.

Enfin, il ne faut pas négliger l’apport des expériences ludiques géolocalisées ou du divertissement. Même si la visite virtuelle d’un lieu distant ne relève pas nécessairement d’une routine journalière, la possibilité d’explorer un espace sans s’y déplacer ou de vivre une expérience culturelle immersive enrichit incontestablement le quotidien des utilisateurs.

Les mondes virtuels et les expériences immersives transforment-ils déjà notre manière d’interagir socialement ? Quels changements constatez-vous ?

Il faut d’abord préciser que je ne suis pas un spécialiste des interactions sociales ou des sciences humaines. Mon constat reste celui d’un praticien du secteur, basé sur l’observation du terrain plutôt que sur une étude scientifique.

Si l’on observe la réalité des usages actuels, les mondes virtuels entièrement immersifs en trois dimensions, où l’on jouit d’une vraie liberté de mouvement, restent peu nombreux. Le nombre d’utilisateurs réellement actifs dans ces environnements demeure également restreint à l’échelle mondiale. Affirmer que ces technologies modifient déjà « nos interactions sociales », même en ligne, serait donc exagéré. Cela dit, c’est très probablement le cas pour des communautés très spécifiques, comme dans certains pays asiatiques, où l’engagement des utilisateurs dans ces univers virtuels est bien plus marqué.

Si notre manière de socialiser sans présence physique a changé à grande échelle, c’est avant tout sous l’impulsion des médias 2D : réseaux sociaux, forums, espaces de commentaires ou plateformes de jeux comme Roblox et Fortnite. C’est sur ces interfaces que l’on observe un phénomène désormais bien documenté : la « frontière de l’écran » agit comme un filtre physique et psychologique, entraînant souvent une perte d’inhibition. En effaçant le regard direct et la présence corporelle, cet écran modifie la posture relationnelle, libérant parfois la parole, mais facilitant aussi des comportements plus agressifs ou désinhibés que l’on n’adopterait jamais en face-à-face.

En revanche, lorsque l’on bascule dans un environnement 3D véritablement immersif, par exemple en passant d’une visioconférence classique à une salle de réunion virtuelle avec des avatars, la dynamique change à nouveau. Le cerveau perçoit une impression très forte d’être physiquement dans le même espace que ses interlocuteurs, le sentiment de co-présence, et la barrière de l’écran s’estompe. Cette proximité spatiale reconstituée réintroduit une partie des codes sociaux et des réflexes de retenue du monde réel, ce qui vient nuancer ou rééquilibrer l’effet de désinhibition propre aux écrans plats.

Cette transformation des comportements ne se limite pas à un simple retour aux règles de politesse du monde réel. Elle s’accompagne d’un phénomène psychologique très intéressant : l’effet Proteus. Dans un univers immersif, l’apparence et les caractéristiques de notre avatar influencent directement la perception que nous avons de nous-mêmes et nos réactions envers les autres. Lorsqu’un utilisateur incarne un avatar perçu comme plus grand, plus assuré ou bienveillant, il tend naturellement à adopter une posture plus confiante et empathique. C’est un levier très prometteur : s’entraîner à la prise de parole en public, développer l’estime de soi ou lutter contre certains préjugés en se glissant dans la peau d’un autre deviennent des opportunités concrètes. Plutôt que d’altérer nos relations, l’incitation comportementale de l’avatar peut ainsi devenir un véritable accélérateur d’apprentissage social et d’empathie.

Pour mesurer précisément ces transformations comportementales, il faudra continuer à suivre les études sociologiques menées auprès des groupes pionniers qui expérimentent ces nouveaux modes de co-présence au quotidien.

Quels sont, selon vous, les principaux risques ou points de vigilance liés au développement de ces technologies ?

C’est une question très large, car nous découvrirons sans doute de nouveaux éléments dans les années à venir. Cependant, il me semble important de cibler, pour l’instant, le point de rupture principal : la sécurité et la confidentialité des données biométriques et spatiales.

Lorsqu’on utilise une technologie immersive, le niveau de captation est sans équivalent avec le web traditionnel. Pour animer un avatar ou superposer des éléments virtuels, l’appareil traque nos mouvements en continu. Le système sait exactement où se pose notre regard, ce que nous observons et pendant combien de temps. Avec l’intégration de nouveaux capteurs, il devient même possible de mesurer des constantes physiologiques reflétant notre état d’esprit : tension, tranquillité, niveau d’attention. À cela s’ajoute le fait que les caméras embarquées cartographient l’intérieur de nos espaces privés et de nos habitations. Ces données sont d’une sensibilité extrême, car elles sont intrinsèquement caractéristiques de chaque individu. Il est donc très facile d’en déduire des informations comportementales et personnelles d’une pertinence redoutable.

En revanche, je ne souscris pas au discours sur l’addiction ou le désengagement du monde physique. On entend souvent dire que l’immersif risquerait de couper les individus de la réalité, mais je n’y crois pas. L’expérience montre, comme nous le voyons déjà avec le smartphone, que les outils numériques s’intègrent dans nos vies sans pour autant annuler notre ancrage réel. Les usages des technologies immersives resteront très majoritairement ponctuels, répondant à un besoin précis et circonscrit dans le temps, qu’il s’agisse d’un acte de formation, d’une réunion de conception ou d’une visite virtuelle. Prédire un basculement vers un isolement virtuel généralisé relève davantage du fantasme que de la réalité des usages.

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