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You are currently viewing L’agriculture numérique est-elle au service de l’agriculture biologique ?
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Les pratiques numériques en agriculture ne sont pas spécialement dédiées à l’agriculture biologique mais elles concernent l’ensemble du secteur. A ce sujet, il existe un vif débat entre ceux qui estiment que l’incursion du numérique en agriculture renforce l’industrialisation de cette dernière et ceux qui au contraire y voient l’opportunité d’une gestion économe des ressources dans le respect de la nature.

Qu’en est-il réellement ?

Le numérique s’est imposé notamment en raison d’évolutions réglementaires en matière de traçabilité et de normes. Mais au-delà de la maîtrise des données dans une optique de conformité, cette orientation technologique, de l’avis de tous les acteurs du milieu, représente une opportunité d’améliorer les conditions de travail, d’optimiser les pratiques, de gérer les risques, d’informer les consommateurs, de former et informer les agriculteurs ou encore d’améliorer la gestion des exploitations.

Cependant malgré ces atouts, les agriculteurs de l’agriculture biologique n’ont pas les mêmes attentes que leurs confrères en conventionnel. En effet, ils reprochent à ces nouvelles technologies d’être trop segmentées et d’être conçues en dehors des préoccupations du terrain. Ils aimeraient au contraire qu’elles soient destinées à produire de nouvelles connaissances dans une approche réflexive et globale de leur métier plutôt que prescriptive. Malheureusement le marché actuel des technologies numériques semblent ignorer cet aspect et se borne à produire des outils qui répondent mieux aux attentes de l’agriculture conventionnelle qui vise avant tout la productivité.

Actuellement deux grandes catégories de technologies numériques sont utilisées en agriculture.

La première concerne les Technologies Numériques de Production (TNP) et rassemble les technologies pour ajuster les pratiques de production telles que le guidage GPS, la modulation d’intrants (engrais, traitements phytosanitaires) ou des outils d’aide à la décision.

La seconde regroupe les Technologies Numériques pour l’Information et la Communication (TNC) pour accéder à de l’information ou échanger sur des connaissances.

Les TNP sont peu utilisées par les agriculteurs AB, elles le sont davantage lorsqu’il s’agit de grandes exploitations qui ont une production mixte (AB et conventionnelle). Concernant les TNC, leur utilisation ne dépend pas du mode de production mais plutôt du profil de l’agriculteur s’il est plus ou moins connecté sur les réseaux sociaux pour des échanges de conseils pratiques.

Les TNP sont délaissées par les agriculteurs AB en raison de leur inadéquation aux besoins de leur activité. En effet les outils numériques proposés sont moins performants avec des intrants autorisés en agriculture biologique (semences paysannes, engrais organiques) et ne sont opérationnels qu’avec une ou quelques cultures tandis que l’agriculture biologique promeut la diversification des productions. De même le guidage numérique n’est pas adapté à l’agriculture biologique car il propose avant tout un itinéraire technique alors que les agriculteurs AB ont intégré des systèmes plus complexes comme la gestion des rotations ou des interactions variées avec l’environnement paysager, le territoire ou les consommateurs.

Le coût de ces technologies constitue aussi un frein à leur adoption dans l’agriculture biologique. En effet cette dernière est plutôt dans une logique de maîtrise des dépenses d’investissement et d’exploitation que d’amélioration de la rentabilité.

Enfin l’agriculture biologique est avant tout un projet de rapprochement à la terre qui paraît incompatible avec une technicisation de la pratique.

Cependant l’agriculture biologique n’échappe pas à l’obligation de productivité au risque de voir disparaître les acteurs les plus modestes du secteur. Certains d’ailleurs osent évoquer la possibilité de faire émerger plusieurs modèles d’agriculture biologique. Des initiatives autonomes sont aussi à l’œuvre par le biais d’associations, de réseaux ou d’ateliers de producteurs AB pour élaborer des outils numériques adaptés afin de favoriser par exemple le partage des expérimentations ou la gestion des ventes en ligne.

Une autre vertu de ces technologies numériques est qu’elles semblent faciliter le passage de surfaces agricoles exploitées en mode conventionnel à une conversion en agriculture biologique. Ce changement s’effectue essentiellement dans de grandes exploitations qui choisissent de varier leurs productions. Ces solutions numériques constituent alors une aide concrète à la réalisation de cette transformation en facilitant notamment la substitution des intrants de synthèse par d’autres intrants mais aussi en permettant d’étendre le travail mécanique dans le cadre de désherbage par exemple, grâce à la géolocalisation de précision. Ainsi les agriculteurs ont moins ressenti une modification radicale de leurs méthodes de production.

Le gouvernement est quant à lui plus que favorable à la modernisation du secteur agricole par l’usage du numérique. Il soutient activement la création de startups dans l’agritech. Cependant à l’heure actuelle, il est encore trop tôt pour déterminer si ces initiatives permettront l’émergence d’une agriculture biologique à plus grande échelle ou si elles viendront renforcer l’hégémonie du secteur conventionnel. Toutefois il est certain que l’agriculture ne peut rester en dehors des évolutions technologiques et ce serait déjà une avancée si celles-ci permettaient de promouvoir l’agroécologie qui se situe au croisement de la productivité, de l’efficience et de la préservation environnementale.

Sources :

https://agriculture.gouv.fr/la-ruche-numerique-lincubateur-de-startups-du-ministere-en-charge-de-lagriculture

https://www.inrae.fr/dossiers/penser-numerique-agriculture-durable/lagroecologie-cap

SCHNEBELIN Eléonore, LABARTHE Pierre, TOUZARD Jean-Marc, « Le développement du numérique : quelles perspectives pour l’agriculture biologique ? », Annales des Mines – Enjeux numériques 2022/3 n°19, pages 15 à 19, Editions Institut Mines-Télécom

SCHNEBELIN Eléonore, « Numérique et agriculture biologique : convergence ou contre-sens ? », Ecologie & Politique 2023/1 n°66, pages 69 à 84, Editions Le bord de l’eau

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