Le piratage d’œuvres : à l’abordage des idées reçues

En Juin 2018, la commission des affaires juridiques du Parlement européen devait analyser une proposition de directive, l’article 13. Le but de cet article est de mettre en place une obligation de filtrage automatisé pour les gros hébergeurs afin de faire supprimer rapidement les contenus violant le droit d’auteur. Finalement, le parlement européen a voté contre cette proposition en Juillet 2018, ce qui donnera lieu à un nouveau débat sur le projet en Septembre 2018.

 

En voyant cette proposition de directive, on peut se demander si le piratage de contenus (films, jeux-vidéos…) est réellement le mal incarné que décrivent les créateurs de contenus.

Avant de commencer cet article, il est nécessaire de préciser que le terme « piratage » désignera ici uniquement le téléchargement et le streaming illicite d’une œuvre.

 

Le piratage, perte sèche ?  

 

Les créateurs de contenus considèrent toujours que le piratage de leurs œuvres représente une perte sèche, ce qui est faux pour 2 raisons.

 

La première est que le piratage augmente les ventes légales.

En effet, une étude réalisée pour le ministère canadien de l’industrie en 2007 montre que les téléchargeurs illégaux de musiques sont aussi ceux qui achètent le plus de CD : l’étude estimait que les ventes annuelles de CD augmentaient de 0,44 CD tous les 12 morceaux téléchargés.

En 2009, une étude réalisée pour le gouvernement néerlandais affirmait que le téléchargement illégal rapportait 100 millions d’euros par an aux Pays-Bas.

Plus récemment, une étude de 2013 financée par la Commission européenne montre que le téléchargement illégal de musique a un effet positif sur les ventes de musiques : selon l’étude, une hausse de fréquentation de 10% des sites de téléchargements illégaux de musiques conduit à une hausse de 2% des ventes de musiques.

 

La situation est aussi loin d’être aussi catastrophique pour le cinéma que ce que certains annoncent. Avec 209 millions de tickets vendus en France, 2017 est la troisième meilleure année en 50 ans en termes de fréquentation.

De plus, la plupart des films les plus téléchargés en 2016 sont aussi les films les plus vus. Par exemple, Captain America Civil War est le 3e film le plus téléchargé en 2016 mais aussi le film le plus vu de l’année.

 

La seconde raison est qu’un piratage ne correspond pas forcément à une vente. En effet, la plupart des pirates téléchargent illégalement des œuvres qu’ils ne jugent pas assez intéressantes pour l’acheter ou car ils ne connaissent pas l’auteur et/ou l’univers de l’œuvre et souhaitent le découvrir avant de l’acheter s’ils ont apprécié.

“Je te veux dans mon disque-dur”

Le piratage comme diffuseur de culture

 

Outre l’aspect financier, le piratage peut aussi être un puissant moyen de diffuser de la culture.

Il permet de découvrir de nouveaux créateurs et univers pour lesquels le pirate n’aurait jamais payé avant car il ne pouvait pas savoir s’il apprécierait.

Dans ce monde où les inégalités de richesses sont de plus en plus importantes et le nombre de pauvres augmentent, l’accès à la culture se fait de plus en plus difficile. Le piratage est donc une alternative (bien qu’illégale) aux moyens légaux d’accès à la culture pour les plus pauvres.

Le piratage permet aussi d’avoir accès à des œuvres étrangères qui ne sont jamais sorties dans le pays comme l’excellent film d’animation japonais « Koe no Katachi » sorti en 2016 mais non diffusé en France (dont un financement Kickstarter a actuellement lieu pour financer sa diffusion dans les cinémas français).

Le piratage permet même de visionner des œuvres censurées dans le pays où l’on réside. Par exemple, le piratage reste la seule façon pour les internautes chinois de voir Winnie l’ourson, ce dernier ayant vu son image interdite en Chine car les internautes trouvaient que l’ours de Disney ressemblait au président chinois.

 

Le piratage, cet outil marketing

 

Pour certaines entreprises, le piratage est devenu un outil marketing.

C’est le cas notamment de Time Warner, l’entreprise propriétaire de la chaine HBO diffusant la série Game of Thrones, série accumulant les records de piratages depuis plusieurs années.

Time Warner déclarait en 2013 avoir remarqué que ces téléchargements illégaux permettaient à la série d’avoir une meilleure pénétration de marché et une hausse des abonnements à la chaine HBO. En conséquence, l’entreprise recourt à moins de publicité payée et laisse les spectateurs parler de la série, ce qui donne un fort effet de bouche à oreille.

 

Certaines entreprises vont même plus loin, notamment dans l’industrie des jeux vidéos.

En 2015, à la sortie de son jeu « The Witcher 3 », le studio polonais CD Projekt Red avait annoncé que les correctifs de bugs seraient déployés sur toutes les copies du jeu, y compris les versions pirates. Cette annonce n’a pas empêché le jeu d’être un immense succès critique et commercial avec 10 millions de copies vendues en 1 an.

Grâce à cette bienveillance envers le piratage et une politique très honnête envers les joueurs, CD Projekt Red est devenu l’un des studios les plus appréciés de l’industrie.

 

En 2015, le studio Dennaton Games avait vu son jeu « Hotline Miami 2 » interdit à la vente en Australie car jugé trop violent. En réponse à cette censure, le studio avait incité les joueurs australiens à pirater le jeu.

 

Alors oui, le piratage doit être combattu car il ne permet pas aux créateurs de contenus de vivre, ces derniers ne touchant pas d’argent dessus. Cependant, il ne doit pas être totalement éliminé car cela se traduirait par une accentuation des inégalités et une diminution de la variété en termes d’œuvres.

Pour conclure, Georges R.R. Martin, créateur de l’univers Game Of Thrones est probablement celui qui parle le mieux du piratage du point de vue d’un artiste : « le piratage est un compliment dont on se passerait bien, mais un compliment quand même ».

A propos de Kevin FROGER

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