Economie numérique en Algérie, pourquoi ce retard ?

L’Algérie s’enfonce inexorablement dans la crise, la chute du prix de pétrole à moins de 30 dollars le baril a mis le pays dos au mur. En effet, l’économie algérienne est une économie rentière par excellence, les hydrocarbures constituent 98% des exportations et 60% de budget de l’Etat. Face à cette situation, le gouvernement se trouve devant l’obligation d’engager un processus de diversification économique.

 Pour certains experts, cette crise est une chance pour développer les autres secteurs, en plus du tourisme et de l’agriculture, les TICs présentent des perspectives prometteuses et peuvent être une des solutions pour aider l’économie nationale à se libérer de sa dépendance aux hydrocarbures.

économie numérique en Algérie

source: www.lekotidien.fr/

Malheureusement, aujourd’hui le constat est amer, au moment où la filière TICs en Tunisie et au Maroc représente 9% et 7% du PIB des deux pays respectivement, en Algérie leur contribution est insignifiante, elle ne dépasse pas les 2,9%. Ce qui nous a conduit à nous poser des questions sur les raisons de ce retard qu’enregistre le pays dans le domaine des TICs et d’économie numérique.

“e-Algérie 2013”, un projet abandonné

La première fois que le gouvernement algérien a voulu établir une véritable politique nationale pour l’économie numérique date de 2008. Le ministère chargé des TICs a pris l’initiative d’organiser plusieurs rencontres avec les différents acteurs concernés, de juin à décembre 2008, 6 mois ont été nécessaires pour l’élaboration de ce programme intitulé “e-Algérie 2013″. Minutieusement élaboré, le programme s’étalait sur 5 ans, entre 2009 et 2013, et s’articule autour de 13 axes majeurs regroupant plus d’un millier d’actions. Vu le caractère transversal de l’économie numérique, les élaborateurs de ce projet ont proposé des actions opérationnelles pour chaque secteur, allant de l’administration électronique, du e-commerce, du tourisme…jusqu’à la sante et l’agriculture.

Deux ans après la date initialement prévue pour la mise en œuvre totale de toutes les actions du programme, aucun bilan officiel n’est publié. En effet le projet a connu un grand échec, les experts qui ont participé à son élaboration comme Mr Ali Kahlan et Mr Younes Grar parlent d’un taux de réalisation qui ne dépasse pas les 30%.

Malheureusement, aucune autre stratégie n’a été mise en place, le ministère chargé des TICs continue d’appliquer les recommandations du projet « e-Algérie 2013 », rebaptisé pour devenir « e-Algérie ».

Une infrastructure faible

Le développement de l’économie numérique et de l’activité économique en général, est dépendant des infrastructures : de communications, de calcul, de stockage… On ne peut pas parler d’une économie numérique si on n’a pas une infrastructure numérique forte.

Dans son rapport de 2015 sur les évolutions réalisées par les pays en matière des TICs, le World Economic Forum a classé l’Algérie à la 120ème place sur 143 pays, soit 9 places gagnées par rapport à 2014, mais cette « petite avancée » n’a pas permis à l’Algérie de sortir de la zone des pays les plus faible dans le domaine des TIC.

Malgré le lancement de la 3G fin 2013 et le lancement prochain de la technologie 4G LTE mobile, le taux de pénétration d’internet en Algérie reste très faible, selon le rapport annuel de de l’Union Internationale des Télécommunications intitulé  The State Of Broadband 2015 , ce taux est de 18,1%.

La panne géante d’internet du mois d’octobre 2015 a démontré la faiblesse de l’infrastructure algérienne, pendant plus d’une semaine le pays était coupé du reste du monde à cause de la rupture d’un câble sous-marin qui transportait 80% de la bande passante de l’Algérie. L’entrée en service fin 2016 du nouveau câble sous-marin en fibre optique, assurant la liaison entre Oran en Algérie et Valence en Espagne, va permettre de lever la pression sur le Câble (Marseille-Annaba) et d’améliorer la connexion internet.

De son coté, Algérie Télécom, l’opérateur public qui a le monopole sur la téléphonie fixe, l’ADSL et la bande passante, a lancé un grand plan pour la modernisation de ses réseaux internet à travers la densification de la Fibre Optique afin de permettre de fédérer les réseaux voies et data au niveau national ainsi que la généralisation de l’utilisation du support en Fibre Optique au niveau urbain.

Malgré cet effort, des observateurs reprochent à Algérie Télécom l’éloignement de son cœur de métier, qui est le réseau, pour investir dans des projets qui ne sont pas prioritaires sur l’image de l’internet 4G fixe lancé en 2014. Toujours selon ces observateurs, la solution serait d’ouvrir ce chantier à l’investissement privé, principalement aux opérateurs de la téléphonie mobile, ce qui pourrait accélérer la connexion de toute les régions du pays en fibre optique, réduire les dépenses de l’Etat et surtout éviter que des pannes géantes d’internet se reproduisent comme c’était le cas au mois d’octobre 2015.

Le numérique dans la législation algérienne : un grand vide juridique

Des spécialistes en droit des TIC affirment que “la révolution numérique en Algérie est d’abord juridique avant d’être technique” comme le disait Mme Hind BENMILOUD, avocate spécialisée dans les TICs. En effet l’Algérie connait un grand vide juridique dans le domaine des TIC, la législation algérienne n’a pas encore mis à jour ses lois pour réglementer les nouvelles activités liées au numérique. Des notions comme le commerce électronique, le cloud, les données personnelles… ne sont toujours pas prises en compte dans la législation algérienne, les quelques centaines de sites marchands en Algérie sont au vu de la loi des commerçants informels.

A part la loi relative à la prévention et à la lutte contre les infractions liées aux TICs (cybercriminalité) et celle adoptée début 2015 fixant les règles générales relatives à la signature et la certification électroniques, les autres projets de loi annoncés par le gouvernement n’ont pas encore vu le jour, comme c’est le cas avec la protection des données personnelles, le commerce électronique, le paiement électronique… le gouvernement ne semble pas pressé d’adopter, ni de mettre en œuvre ces lois.

L’Algérie, Un Etat qui ne sait pas communiquer

Le premier ministre avait affirmé depuis deux ans que le manque de communication constitue la plus grande problématique à laquelle sont confrontées les différentes institutions de l’Etat.

L’Etat algérien ne communique pas et ne sait pas promouvoir, ni mettre en avant ses projets. Dans le domaine des TICs, plusieurs actions et stratégies d’aide et d’accompagnement pour réussir la transition numérique des PME algériennes sont passées inaperçues, le meilleur exemple en ce sens est le FAUDTIC, Fonds d’Appropriation des Usages et du Développement des TICs. Proposé dans le cadre du programme e-Algérie, ce fonds est destiné à accorder un financement total ou partiel aux projets initiés par toute personne morale de droit public ou privé (administration, association et surtout les PME), de nature à promouvoir les usages et le développement des TICs. 7 ans après de sa création, le taux d’exploitation de ce fonds n’a pas dépassé les 10%. En plus de la complexité des procédures administratives, la mauvaise communication des services concernés a joué un rôle dans ce faible taux d’exploitation, la plupart des entrepreneurs et investisseurs ignorent l’existence de ce fonds.

Un autre exemple concerne le faible taux d’utilisation des cartes bancaires pour le paiement des différentes courses ménagères, « sur les 1 300 000 porteurs de cartes de paiement en activité en 2015, il n’y a que quelques milliers de transactions qui ont été effectuées » affirme le directeur général de Groupement d’Intérêt Economique de la Monétique (GIE-Monétique) dans une interview au magazine algérien NTIC. Ce chiffre montre que les algériens ne sont pas encore prêts à faire confiance au paiement par carte bancaire. Là aussi les institutions concernées n’ont fait aucune campagne d’information et de sensibilisation pour encourager les citoyens à utiliser ces nouveaux modes de paiement et pour répondre à leurs craintes.

Absence d’une réelle volonté politique

En surfant sur les différentes actions que mènent les ministères et organismes étatiques dans le domaine des TICs, on s’aperçoit vite du manque d’implication de l’Etat et de l’absence d’une réelle volonté politique de développer l’économie numérique en Algérie. On remarque aussi que les différents ministères n’avancent pas à la même vitesse, au moment où le ministère de l’intérieur s’apprête à finaliser le chantier de l’administration électronique, ceux des finances et du commerce accusent un grand retard pour réglementer le secteur du commerce électronique et pour trouver un cadre légal aux différentes solutions de paiement électronique.

Le gouvernement est invité à revoir sa stratégie s’il veut vraiment développer et engager un processus pour la transformation numérique de l’économie algérienne. Le premier pas serait peut-être de supprimer le ministère de la Poste et des TICs et de l’intégrer dans un grand ministère chargé de l’industrie et de l’économie numérique. Une action qui permet d’avoir une vision claire et d’imaginer une véritable stratégie globale et cohérente qui chapeaute toutes les actions et coordonne les différents projets dans le domaine du Numérique.

merzak BENAISSI Merzak BENAISSI

Étudiant en Master 2 Commerce Électronique

Université de Strasbourg

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A propos de Merzak Benaissi

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